PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO
LE FIGARO.

Vous avez jugé sévèrement la remise en cause du latin et du grec. Vous avez même dit : « C’est une décision dégueulasse. » Qu’est-ce qui vous choque aussi profondément dans cette réforme ?

François BAYROU. – La proposition de l’école pendant plusieurs décennies a été d’ouvrir aux enfants de toutes origines et de tout milieu le niveau le plus exigeant pour que celui-ci leur serve de viatique,
de bagage de route pour la vie. Il faut d’abord se concentrer sur ce qui fait la différence en termes de reconnaissance sociale. Bien sûr, on peut dire que la profession, les revenus sont une forme de
différence très importante, mais ce qui fait la différence principale de reconnaissance, c’est d’abord la langue : la langue comme moyen d’expression, comme moyen d’acquisition de connaissances, comme clef d’appropriation d’une culture.
Depuis les humanistes de la Renaissance, on sait que la découverte des langues mères (ou des langues étrangères) est une des clefs pour maîtriser le secret de la langue. Et voilà que d’un trait de
plume, on supprime deux chemins de transmissions : les langues mères, le latin et le grec, et les classes bilingues.
Ceux qui ne raisonnent qu’en termes de gestion et d’horaire s’en réjouiront. Pour moi, c’est un attentat contre quelque chose d’extrêmement précieux dont nous avons hérité, contre quelque
chose qui est constitutif de notre histoire et de notre pays. Prendre ces décisions sans débat, à travers des commissions si peu représentatives, me paraît d’une légèreté scandaleuse. Cela traduit
l’obsession récurrente de certains, au sein de l’Éducation nationale, de tourner la page de notre patrimoine, de notre héritage culturel.

Quelles seront les conséquences sociales de cette réforme ?

Au téléphone, l’administration ou l’interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la
manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l’emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance – et cela d’où que vous veniez. Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d’expression ou de compréhension de l’individu.
Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser.
Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d’émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et, comme je le disais, traduit l’obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l’Éducation nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l’élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l’élitisme social, la constitution d’une élite par la naissance ou par l’argent. C’est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu’elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n’est pas le minimum pour tous, c’est le maximum, l’excellence, proposés à tous.

Vous parlez d’« obsession de tourner la page ». À cet égard, que vous inspirent les nouveaux programmes ?

Tout d’abord, je retiens le terrorisme jargonneux, cette incapacité à parler simplement des choses. Si je me souviens bien, je suis agrégé de lettres, même si le concours était il y a bien des lunes. Je ne suis pas du tout sûr de comprendre ce qu’on veut dire lorsqu’on fait de la « notion d’acceptabilité » le « principe essentiel de la progressivité » dans l’apprentissage d’une langue tout en « faisant le lien avec le socle et l’approche communicationnelle d’une autre langue » ! Et quant à l’abord « en manière spiralaire » appuyé sur « les réalisations langagières », j’ai tendance à penser qu’on se moque du monde et qu’en tout cas on confond langue et jargon pour initiés ! Je vous cite là deux passages du programme de 5e, 4e et 3e, qu’on appelle « cycle 4 ». Et il y a mille autres exemples de ce genre…
Quant à l’histoire, le fait qu’entre le VIIe et le XIIIe siècle, on ne retienne comme obligatoire que l’islam (débuts, expansion, sociétés et cultures) et que tout le reste soit facultatif, que l’organisation de la chrétienté médiévale ne soit même pas nommée, sinon au chapitre suivant sous la forme condescendante « une société rurale encadrée par l’église », tout cela est un parti pris (est-il conscient ou inconscient ?) qui s’apparente à la dénaturation de notre histoire !
Et le parti pris méthodologique qui fait ignorer les grandes figures de notre histoire, Guillaume le Conquérant ou Philippe-Auguste ou Saint Louis ou Jeanne d’Arc, Louis XI, ou Henri IV, pour privilégier les faits de société me paraissent une mauvaise compréhension de l’esprit des élèves qui sont, pour un grand nombre, encore éloignés des abstractions sociologiques et qui demandent des figures et des histoires pour découvrir l’histoire.

En 1990, vous écriviez un livre intitulé « La Décennie des mal-appris ». Au-delà de la réforme actuelle, on a le sentiment que la déliquescence de l’école s’est poursuivie. Comment en est-on arrivé là ?

D’abord, il y a un combat idéologique qui ne se partage pas selon la frontière droite/gauche. Il y a d’un côté ceux, dont je suis, qui croient à la maîtrise disciplinaire, à celle des connaissances, «La maîtrise de la langue, l’emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut– et cela d’où que vous veniez» qui aiment le patrimoine culturel que nous avons reçu en héritage et qui pensent que celui-ci doit se transmettre de génération en génération.
De l’autre côté, il y a ceux qui pensent qu’au fond la démarche technique d’enseignement est plus importante que la maîtrise des connaissances et des disciplines. Et qui ressentent la référence à notre patrimoine comme le vestige d’un certain élitisme. Cet affrontement lent et souterrain perdure, mais personne n’en formule les termes.
Il y a également un deuxième affrontement subreptice : celui des prétendus « modernes » contre les réputés « anciens ». Lorsque vous regardez les résultats des pays étrangers dans les classements internationaux, vous vous apercevez que ce sont les méthodes traditionnelles de transmission qui fonctionnent le mieux. Il y a eu le débat sur la transmission de la lecture et de l’écriture. 30 % des élèves arriventen sixième sans maîtriser la lecture et l’écriture. À huit ou neuf ans, sauf exception, ils sont déjà condamnés à l’échec.

Les ministres de l’Éducation nationale passent et les hauts fonctionnaires de la Rue de Grenelle restent. Quelle est l’influence de ceux qu’on appelle les « pédagogistes » ?

C’est une influence importante, bien sûr.
Un jour, une de vos consœurs, célèbre pour ses diatribes sur les questions éducatives, a cité comme étant de moi un texte de programme de français à l’école primaire qui était totalement jargonneux et incompréhensible. Après vérification, je me suis aperçu qu’il avait été réécrit dès après mon départ de la Rue de Grenelle par les circuits habituels qui décident souvent, même sans que les ministres soient au courant. Pour autant, je ne crois pas que les « technocrates » décident de tout. Dès l’instant qu’il y a des ministres forts, des ministres qui pèsent, cette grande administration répond et obéit.

Pourtant, vous écriviez : « Quelle est la différence entre un optimiste et un mort ? Aucune. Ce sont tous les deux des ministres réformateurs de l’Éducation nationale. » Quelle a été votre marge
de manœuvre réelle lorsque vous occupiez cette fonction ?

Elle était grande. Je n’ai peut-être pas tout réussi (quatre ans, c’est court), mais je rappelle, par exemple puisque c’est le sujet d’aujourd’hui, que c’est moi qui ai instauré le latin en cinquième et le grec en troisième.
C’est égalementmoi qui ai fait la première réforme du collège pour proposer des parcours différenciés et sortir de la brutalité du collège unique. Je pourrais aussi citer la réécriture des programmes d’histoire de l’école primaire pour qu’on étudie celle-ci au travers de figures principales depuis Clovis et Charlemagne en passant par Jeanne d’Arc jusqu’à Victor Hugo et Marie Curie. Je souhaitais ainsi que la chronologie des générations s’incarne dans des figures repères. Je n’ai pas eu le sentiment d’avoir eu à me battre contre l’administration et si je ne suis pas arrivé à tout ce que je voulais, c’est probablement parce que je ne suis pas allé assez vite. Mais dans l’ensemble, les enseignants se sentaient compris et fédérés à tel point que lors de l’élection présidentielle de 2007, plus de trente pour cent des enseignants ont voté pour moi. Les réformes sont possibles et on peut les accomplir.

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