Ce matin, François Bayrou était l’invité de Patrick Cohen sur Europe 1. Retrouvez l’intégralité de cet entretien.

Bonjour François Bayrou. Vous trouvez qu’il manque un peu de justice sociale dans la politique du gouvernement. Un peu ou beaucoup, vous nous direz si dans l’état actuel du budget, Emmanuel Macron mérite le sobriquet de « président des riches ». Avant cela, deux sujets d’actualité. D’abord Marseille, et le terrorisme islamiste. Vous êtes sûr qu’il faut lever l’état d’urgence ?

Ce que le gouvernement a proposé dans des discussions polémiques que nous avons vécues, c’est faire entrer dans la loi les dispositions les plus efficaces, qui dans l’état d’urgence permettaient de lutter contre des horreurs comme celle qu’encore hier on a vécu à Marseille. Et tous ceux qui proposaient ou suggéraient qu’on désarme le pays, qu’on le prive des moyens de son action, tous ceux-là devraient considérer que ces polémiques ne sont plus de saison.

A l’inverse, la droite dit que le pays va être désarmé à cause de cette loi.

Ce n’est pas vrai. Evidemment pas. Toutes les dispositions qui ont été réfléchies, discutées pour établir cette loi ont un seul objet : que l’efficacité de l’Etat, des forces qui protègent, ne soient pas amoindries par la sortie de l’état d’urgence officielle, de la disposition juridique qu’on appelle « état d’urgence » et qui par nature, ne peut être que transitoire. Je suis absolument sûr que tout ce qui vise à maintenir aux mains de l’Etat les armes qui permettent de protéger les Français doivent être sauvegardées.

La Catalogne, pas un mot du gouvernement français pour condamner les violences de la police espagnole contre les électeurs indépendantistes… Et vous ?

Ces images ont beaucoup choqué. Et chaque fois que, dans les temps qui sont les nôtres, de communication, d’écrans, chaque fois qu’il y a des matraques contre des bulletins de vote, les matraques ont perdu. Et les bulletins de vote, sans savoir leur nombre ni leur organisation, ont gagné. Ce qui se passe en Catalogne est très préoccupant pour l’Espagne. Car il y a quelque chose qui atteint profondément l’unité du peuple, l’unité de l’Espagne, du pays formé de plusieurs peuples à l’intérieur, quelque chose d’extrêmement lourd est en train de se produire et cela a des échos dans d’autres pays européens. Vous voyez bien que nous sommes dans un temps dans lequel il y a deux forces qui s’expriment. Une force qui réclame l’identité, la reconnaissance de ce qu’on est, historiquement, culturellement, – économiquement aussi dans le cas de la Catalogne. De l’autre côté, une autre force fait qu’« identité et reconnaissance » ne doit pas conduire à la division. Autrement c’est une explosion absolue. Songez : explosion de l’Espagne, dont on voit ici les risques, explosion de l’Italie, explosion du Royaume-Uni avec l’Ecosse qui a apporté son soutien officiel au mouvement catalan, explosion de la Belgique. Tous ces pays qui forment le cœur de notre Europe sont menacés par des mouvements de cet ordre. Il faut donc trouver une démarche, et l’Union Européenne doit apporter son soutien – peut-être comme intermédiaire – pour que la reconnaissance d’identité ne conduise pas à la division et à l’affrontement. Il y a des démarches, des organisations de cet ordre qu’on appelle fédérales, qui peuvent aider à mettre en place quelque chose, qui répondent à ceux deux aspirations.

L’Europe comme médiateur donc éventuellement entre Barcelone et Madrid. François Bayrou, la justice sociale en France, la disparition de l’ISF. Je me souviens de ce que vous écriviez contre Nicolas Sarkozy, qui selon vous, donnait l’avantage aux avantagés, qui était le promoteur d’une société d’inégalités croissantes. C’était dans un livre, Abus de Pouvoir, en 2009. Est-ce que ces formules-là ne vaudraient pas aujourd’hui pour le budget 2018, ou pour Emmanuel Macron, « président des riches » ?

Si vous m’invitez ce matin, et si j’ai parlé ce week-end, c’est parce que mes idées ne changent pas sur ce point. La promesse qu’Emmanuel Macron a faite porter devant les Français, qui a été choisie, soutenue par le peuple français, c’est une promesse enfin d’efficacité, que nous réussissions à rendre la santé, le dynamisme à une économie française qui se délitait. Les récentes affaires industrielles montrent qu’il y a vraiment du souci à se faire de ce point de vue là. On allait faire ce qu’il fallait pour qu’en matière de souplesse, de financement des entreprises, pour que l’économie française soit soutenue et portée. Le deuxième pilier, c’est que cela permettrait une justice sociale plus grande. Pas tout à fait la même que celle qui avait échoué ou qui s’était épuisée au travers du temps. Mais une justice sociale plus grande. Sur l’ISF, on a un point extrêmement précis. Ce qu’Emmanuel Macron a dit, c’est qu’il fallait que l’argent qui s’investit dans les entreprises ne soit pas taxé, ou surtaxé comme il était. J’avais proposé moi-même la formule. Vous savez que les œuvres d’art étaient exclues de l’ISF. L’argent qui va dans les entreprises devrait être protégé de la même manière que les œuvres d’art. Et ceci était un équilibre, qui n’était pas un équilibre d’avantages incertains. Mais là, on a un texte qui a été proposé. Peut être a-t-il été réfléchi différemment ? En tout cas, il me semble qu’il est déséquilibré de ce point de vue. Parce que l’argent qui s’investit dans les entreprises, il est protégé de la même manière que l’argent qui s’investit dans le luxe, le confort, ou dans les coffres-forts puisque les lingots d’or seraient exonérés. Et comme tout le monde l’a dit, les yachts, les objets de très grand luxe, et ceci n’est pas juste.

Comment on en sort ?

Le budget va être examiné par l’Assemblée nationale. Et c’est à l’Assemblée nationale, aux députés – ce sont eux qui adoptent le budget, pas le gouvernement – d’examiner (je suggère qu’ils le fassent s’agissant de mes amis et d’autres par ce que ce sentiment que j’exprime est ressenti très largement) ce qui dans cette exonération de l’ISF est réellement dirigé vers les entreprises, vers les usines, les start-up, vers l’activité économique qui sert à créer de l’emploi. Vous voyez que ce travail-là doit être fait. Ce n’est pas la même chose que l’exonération massive et générale de l’ISF qui entre en collision avec la CSG sur les retraités.

Il faut renverser complètement la logique de cette disparition de l’ISF ?

Il faut retrouver la logique qu’Emmanuel Macron a défendue devant les Français. Et donc je sais qu’il y était attaché puisque nous avons fait la campagne ensemble et qu’on en a parlé dix fois. Cette réorientation de l’épargne des Français vers l’entreprise et non pas vers la rente, pas vers l’argent qui dort mais l’argent qui travaille. Cette réorientation est nécessaire et je suis certain que l’Assemblée nationale peut le faire. Après j’aperçois toutes les considérations politiques de toute nature…

Et ce débat explosif sur cela s’arrête où ? Quelle taille de yatchts, et les chevaux de courses, et les grands crus, et les bijoux, et les voitures de collection ?

C’est très simple. Qu’est-ce qui là-dedans va dans l’investissement à l’entreprise ? Dans l’investissement, pas dans la consommation. L’exonération de cet impôt de solidarité, elle est justifiée si c’est de l’argent qui s’investit dans les entreprises. Et cette idée qui était parfaitement claire et au cœur de la campagne électorale, c’est une idée qui mérite d’être retrouvée aujourd’hui et cela fera un équilibre comme vous le voyez.

Encore un mot sur la politique du gouvernement. Vous avez reçu Jean-Michel Blanquer dans votre Université du Morbihan. Depuis quand n’aviez-vous pas accueilli aussi chaleureusement l’un de vos successeurs au Ministère de l’Education, ni applaudi sa politique ?

Depuis longtemps mais j’ai eu des relations tout à fait acceptables avec beaucoup. Mais vous voyez bien ce qui s’est passé ces dernières années. On a choisi une orientation politique au sein du Ministère de l’Education qui faisait que la transmission des connaissances passait au deuxième plan, la culture générale, les langues, les classes européennes, les langues classiques, le latin et le grec. Tout ce qui permet une véritable égalité des chances parce que quand vous êtes à la maison, dans un milieu qui a de la culture, qui lit et qui parle une belle langue, ça va. Mais si jamais vous êtes dans un milieu qui n’a pas toutes ces chances là et si l’Ecole ne vous l’apporte pas, alors personne ne vous l’apportera. C’est pourquoi, j’ai en effet accueilli chaleureusement, pour montrer notre soutien, le ministre de l’Education Nationale.

Avez-vous eu un retour de l’UDI ou de Jean-Christophe Lagarde depuis votre main tendue d’hier ?

Pour l’instant non. Mais j’ai défendu cette thèse à votre micro mille fois, alors je vais le refaire une mille et unième fois. C’est très simple. Il faut un centre puissant en France. La vie politique a été déséquilibrée parce que ce centre puissant n’existait pas. Ce centre puissant capable d’imposer le pluralisme et de comprendre les aspirations sociales. Ce centre existera vraiment le jour où il s’unira. Il ne pouvait pas s’unir parce que le parti de ceux que vous avez cité avait décidé de rentrer dans une situation – à mes yeux – de soumission à l’égard de LR. Ils ont dit avant-hier que c’était fini. Alors si c’est fini, on peut parfaitement imaginer une démarche vers l’unité du centre.

Merci François Bayrou d’être venu ce matin au micro d’Europe 1.