Ce jeudi 7 décembre 2017, François Bayrou était l’invité de Jean-Pierre Gratien de LCP, Solenn de Royer du Monde, Yaël Goosz de France Info, et Frédéric Dumoulin de l’AFP dans « Questions d’info » sur LCP à 20h30. Reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump, contrat social, élections européennes, congrès du parti : le président du Mouvement Démocrate s’est exprimé sur de nombreux sujets que nous vous proposons de découvrir ci-dessous.

Bonjour à tous. Il s’apprête à rempiler à la tête du MoDem, plus de dix ans après l’avoir créé et lui avoir redonné des couleurs et des moyens financiers, à la suite des dernières élections législatives, pour parler de l’avenir de sa formation politique et évoquer les grands sujets d’actualité, Questions d’Info reçoit aujourd’hui l’ancien ministre d’État et maire de Pau, François Bayrou. Bonjour à vous.

Bonjour.

Et pour vous interroger François Bayrou, Yaël Goosz pour France Info, Frédéric Dumoulin pour l’Agence France Presse et Solenn de Royer pour le quotidien Le Monde. Et c’est Yaël Goosz qui vous pose la première question.

Bonjour monsieur Bayrou.

Bonjour.

On a tous quelque chose en nous de Johnny, c’est le tweet qui commençait hier comme ça, le tweet du président Emmanuel Macron, posté juste après l’annonce du décès du chanteur, formule reprise par le président de l’Assemblée François de Rugy hier devant les députés qui ont applaudi le chanteur, Édouard Philippe a rendu hommage, c’est rarissime. Qu’avez-vous en vous de Johnny Hallyday, François Bayrou ?

D’abord je crois que quand il y a une émotion de tout un pays, ça veut dire quelque chose. Ça a une signification. J’ai entendu un certain nombre de remarques grinçantes sur ces hommages, sur ce qu’il se passait sur les chaînes, sur les médias et sur l’hommage qui aura lieu samedi.

Ils ne sont pas tellement grinçants pour l’instant.

Peut-être que vous n’avez pas tout lu, il y a eu un certain nombre de remarques grinçantes, mais moi en tout cas je crois que ça a une signification, je pense que c’est un peuple qui a besoin de communion, qui a besoin de se retrouver, qui a besoin de se fondre d’une certaine manière et se fondre autour de la vie d’un artiste, d’une vie de création, de chanson, de musique, d’excès, d’originalité, passer par les Guignols aussi bien que par les magazines et par des chansons qui ont marqué absolument toutes les générations, que ça dépasse les sensibilités et que ça dépasse les générations, ça a eu une signification, c’est quelque chose de…

Emmanuel Macron a osé l’image du héros national, hier.

Chacun s’exprime avec ses mots. Je suis très sensible à ce besoin de communion, à cette capacité à rassembler au-delà de tout ce qui fait les séparations habituelles. Il a chanté à la fête de l’Humanité, il était auprès de Chirac et de Sarkozy, il a eu d’autres choix, mais vous voyez ce que ça veut dire, ça veut dire qu’il y a quelque chose qui nous réunit et qui ne se résume pas aux étiquettes, et pas non plus aux générations.

C’est ça finalement un héros national ? Ce que les politiques n’arrivent pas à faire, un artiste peut le faire ?

L’art, ça sert à ça. L’art, la musique, la chanson et le temps qui passe, parce que sans le temps qui passe, ce serait évidemment daté.

Justement, dans cette ferveur, est-ce qu’il n’y a pas une forme de nostalgie du passé ou peut-être même la nostalgie qu’un peuple pourrait avoir de lui-même ?

Je pense que la deuxième formule est meilleure et plus juste. C’est le… Je ne dirais pas la nostalgie, c’est l’attente de cette fusion qu’un peuple exprime et il l’exprime précisément, vous dites nostalgie, précisément parce qu’au travers du temps, cette attente a marqué chacun d’entre nous, ça a sédimenté, vous savez comment on dit pour les couches profondes, cette sédimentation, c’est l’expression d’un besoin profond du peuple. Ce besoin s’est exprimé récemment, à différentes reprises, de manière complètement inattendue, parce que tout le monde imaginait que ce dont le peuple avait besoin, c’était de détestation, d’affrontement et même de haine. Or, il se trouve que le peuple français n’est pas comme ça, en tout cas qu’une part très importante de la sensibilité du peuple français, c’est le besoin de se réunir. On avait connu à différentes époques, au moment de la Coupe du Monde de football, vous vous souvenez, il y a dans les grandes tragédies nationales que nous vivons probablement ou peut-être le peuple français est-il en raison de son histoire et de ses souvenirs très très anciens, dans le besoin de se retrouver, de se fusionner. Et c’est pour moi, alors si on voulait faire un tout petit peu de philosophie historique du café du commerce, même, je pense que c’est un de ses grands atouts, je pense que notre chance comme peuple français, c’est précisément que nous sommes capables de nous réunir et de nous rassembler au travers de causes qui nous émeuvent et nous rassemblent plus qu’elles ne nous séparent.

Par votre parcours, vous n’avez jamais été vraiment un chaud partisan de l’unanimisme. Là, par contre, il y a une certaine forme d’unanimisme.

Je ne sais pas si vous avez raison, Frédéric Dumoulin. Je vais essayer de rectifier.

Là, on n’entend que des choses vraiment élogieuses sur lui, quelques petites voix rappellent quand même qu’il y a eu un Johnny qui était aussi synonyme d’évasion fiscale.

Oui, ça ne m’intéresse pas. Je vais reprendre ce que vous avez dit. Je suis quelqu’un qui pense que le besoin d’unité est un besoin fondamental du moment, de l’époque et de notre peuple. Ce besoin d’unité au printemps s’est exprimé, j’ai fait ce que j’ai pu pour qu’il s’exprime, donc pour moi c’est une chose très importante. Ça ne veut pas dire que dans cette unité il faille renoncer à ce qu’on croit, à ses combats, à la vigueur des combats, au rire, à l’émotion, aux choses qui vous emportent. Heureusement qu’on ne renonce pas à ça. Et Dieu sait que Johnny, puisque c’est de lui qu’on parle, ne renonçait pas à être différent. Mais je pense que sentir ce besoin d’unité, c’est un élément très important de la compréhension de la France.

Pour terminer sur Johnny, est-ce que vous êtes sensible à son œuvre et avez-vous une chanson préférée ou pas ?

J’en ai beaucoup, comme tout le monde.

Lesquelles ?

Tennessee, c’est une très belle chanson, Allumer le feu, c’est une très belle chanson. Et moi j’ai une nostalgie, parce que j’étais très jeune, J’ai un problème, je crois bien que je t’aime, avec Sylvie Vartan, c’était un duo terriblement émouvant parce qu’il y avait à la fois du duo et du duel dans ce moment dont les images ont été captées et qui sont très révélatrices.

On va rendre demain un hommage national à Jean d’Ormesson qui lui aussi nous a quittés à l’âge de 92 ans. En quoi a-t-il pu vous inspirer, Jean d’Ormesson ?

Non, je ne dirais pas ça comme ça. Ce qui m’a frappé chez d’Ormesson, c’est, un, qu’il était auprès de beaucoup de Français une figure de l’intellectuel heureux. Il y a beaucoup d’intellectuels malheureux et lui était un intellectuel heureux ou en tout cas ce que les Français identifiaient comme un intellectuel heureux. Il y a une deuxième chose qui m’a frappé, à laquelle je suis particulièrement sensible, c’est que plus il vieillissait, plus il aimait la vie. Il y avait quelque chose d’une jouissance, d’une délectation de la vie, de vivre, de rire, d’affirmer ce bonheur et je trouve que c’était frappant pour les Français.

Alors l’actualité nous a rattrapés, l’actualité internationale cette fois. Donald Trump a donc reconnu unilatéralement Jérusalem comme la capitale d’Israël. C’est un pyromane, Donald Trump, en prenant ce type d’initiative à l’échelle internationale ?

Qu’est-ce qui est frappant dans le moment que nous vivons ? C’est qu’il y a des gens qui jouent avec des allumettes sur des barils de poudre. Si vous pensez à la Corée du Nord, si vous pensez à Trump, les deux ensemble, alors vous voyez qu’il y a d’immenses crises qui sont prêtes à exploser et qu’il y a des gens qui n’hésitent pas à allumer tous les détonateurs possibles pour que l’explosion devienne de plus en plus critique.

C’est un homme dangereux pour la communauté internationale aujourd’hui ?

J’essaie d’employer les mots qui permettent d’avoir…

Pyromane, vous avez dit pyromane, quand même ?

Non, ce n’est pas moi.

Ça revient au même.

Je trouve que la fascination des peuples, ce n’est pas le cas chez nous en ce moment, mais la fascination des peuples pour des gens qui sont au-delà de l’imprudence, c’est quelque chose qui là aussi mérite qu’on y réfléchisse, comme si certains moments de l’histoire et certains moments dans l’histoire de certains peuples entraînaient au fond à dire : « on s’en fout, on va prendre tous les risques ».

C’est le revers de l’unité dont vous parliez tout à l’heure ?

Ce n’est pas les mêmes. L’unité est un contre-feu à tout ça. Qu’est-ce qu’on demanderait à un chef d’État ? On lui demande de la vision, on lui demande de l’audace, on lui demande de l’équilibre. Ce qu’on voit aujourd’hui sur la scène internationale, et on peut multiplier les exemples, c’est à peu près le contraire, c’est-à-dire renoncer à la vision, je prends l’exemple de ce qu’il se passe aujourd’hui autour de Jérusalem, la vision est très simple, il n’y a d’avenir pour ce pays et cette région du monde et cette crise immense que dans la reconnaissance réciproque des deux communautés, des deux entités qui sont dans cette tension extrême. Il n’y a d’avenir que comme ça. Alors, ça se traduit dans la langue diplomatique française, la solution à deux États avec Jérusalem comme capitale unique.

C’est ce qu’a rappelé d’ailleurs Emmanuel Macron.

Oui, absolument. Ça se traduit pour moi, j’ai souvent défendu ça, dans l’idée qu’un jour il y aurait deux États unis dans une fédération.

Donc l’initiative de Donald Trump remet en cause le processus de paix ?

L’initiative de Donald Trump, c’est verser de l’huile sur le feu.

Il parle d’une nouvelle approche dans le langage diplomatique américain, ça veut dire quoi selon vous ?

Ça veut dire qu’il satisfait une partie de son opinion publique. Ça veut dire qu’il cherche à rassembler autour de lui ce qu’il y a de plus mobilisé dans une partie de la société américaine et dans une partie de la droite américaine.

Pour rebondir sur la question de Frédéric Dumoulin…

Donc ce n’est pas, selon moi, mais moi j’ai plus de liberté de parole que le gouvernement français, pour moi ce n’est pas pour faire progresser une solution Moyen-Orient, c’est pour favoriser son propre statut dans la vie politique américaine et mobiliser des soutiens autour de lui. Et une crise de cette importance et portant ce genre de risques, elle devrait être analysée non pas en intérêt personnel, mais en intérêt général.

Quelles conséquences, monsieur Bayrou, pour la région ? Est-ce que vous redoutez, comme vous le demandez Frédéric Dumoulin, un embrasement de cette région extrêmement sensible ?

Si j’étais le président des États-Unis ou si j’étais autour du président des États-Unis, je m’inquiéterais pour l’image de l’Amérique dans cette région du monde et pour les Américains, pour… Vous voyez bien à quel point… Il y a tout à l’heure des appels à l’intifada, tout se met en branle. Je ne sais pas jusqu’où ira la réaction en chaîne. Peut-être la réaction en chaîne s’arrêtera-t-elle, parce que peut-être y-a-t’il dans cette région si complexe des intérêts, des ententes souterraines, mais vous voyez bien que ce n’est pas servir l’apaisement, la paix, et la reconnaissance réciproque.

Puisque vous n’avez pas de langue de bois, est-ce qu’au fond de vous-mêmes vous n’espérez pas, vous ne souhaitez pas un impeachment, une destitution prochaine du président Trump ?

Je ne veux pas m’exprimer comme ça, ce serait irresponsable. Ce que je veux dire simplement, c’est que dans un monde si dangereux, il y a des responsables politiques qui ajoutent au danger, et pas qui permettent de conjurer le domaine.

Face à eux, on a vu justement le président Macron agir beaucoup au niveau diplomatique ces derniers temps, est-ce qu’il a le niveau, vous trouvez, face à un Donald Trump anxiogène, à un Vladimir Poutine qui est toujours fracturant ?

Je vais le dire, vous savez que d’habitude je ne tresse pas des lauriers, parmi les chefs d’État de la planète aujourd’hui, probablement le plus mobilisateur, le plus entendu, je n’ai pas dit suivi, parce qu’on n’en est pas encore là, j’ai dit entendu, le plus original, c’est Emmanuel Macron. Et l’image de la France en quelques semaines s’est redressée ou s’est dressée de manière totalement inattendue. Je veux vous reporter à il y a un an exactement. Il y a un an exactement tout le monde regardait la France comme le lieu du plus grand risque. Je m’en souviens précisément parce qu’il y a un an exactement j’écrivais les pages du livre qui est sorti plus tard, au début du mois de février, et qui s’appelait Résolution française. Et je me souviens très bien que j’étais, moi, habité par un optimisme, et que je voyais au contraire tous mes amis dans tous les pays européens, en particulier, voir la France comme le pays qui allait basculer dans l’anti-avenir, l’anti-Europe, l’anti-ouverture, vers la fermeture et la crispation. Regardez ce qui a changé en six mois. Je lisais hier un sondage sur ce que les investisseurs étrangers voient de la France aujourd’hui, et en quelques semaines, l’image de la France s’est renversée complètement. Donc, oui, je pense que le travail que fait cet homme jeune et avec un regard, je pense que ce travail doit être soutenu.

Vous nous lancez tout de même une perche, aujourd’hui, un an après, quelques mois après son arrivée à la présidence de la République, en quoi Emmanuel Macron se différencie-t-il essentiellement de son prédécesseur François Hollande en matière de politique internationale ?

L’élan. L’élan.

Sa jeunesse, ça joue ?

La jeunesse, le dynamisme, l’énergie, l’audace, la liberté de parole, pas de langue de coton comme on dit, pas de langue liée, pas de formules diplomatiques, vous l’avez vu encore hier à Alger, vous l’aviez vu à Ouagadougou. Il y a une vieille formule qui dit : « le style, c’est l’homme ». Le style, c’est aussi le message.

Justement lors de votre déjeuner d’alliance fondateur au Palais de Tokyo il y a un peu moins d’un an, vous lui avez dit que vous estimiez qu’il était un peu jeune pour être président de la République.

Non, ce n’est pas ce que j’ai dit.

Vous lui avez dit : « je trouve que c’est un peu jeune ».

Non, j’ai dit : « probablement, c’est un peu jeune, mais on va faire ce qu’il faut pour y arriver ».

Finalement vous reconnaissez que la jeunesse, dans son cas en tout cas, est un atout ?

Oui, bien sûr. Sa jeunesse est un atout, son élan est un atout et sa différence est un atout. Moi, ce qui me frappe quand je le regarde et quand je parle avec lui dans une liberté d’autant plus absolue qu’il n’y a pas de fuites, ça reste…

Vous êtes un visiteur du soir ?

Ça reste entre nous, donc ce qui me frappe, c’est sa liberté d’esprit.

Au risque parfois de bousculer un peu ses interlocuteurs. On l’a vu en Afrique, devant les étudiants du Burkina Faso, il n’a pas hésité à les remettre à leur place, c’était assez abrupt.

Il a été dans une liberté de parole et dans un élan, j’ai beaucoup aimé cette tournée en Afrique, parce que tout d’un coup il n’y avait plus de condescendance, il n’y avait plus ce blocage des gens qui disent : « il faut faire attention parce que… » Il y avait la reconnaissance réciproque de deux pays, deux sociétés, deux jeunesses qui au font partagent l’essentiel, c’est-à-dire la certitude qu’ils vont devoir vivre l’avenir ensemble, avec chacun ses atouts et ses difficultés, mais ensemble, et notamment ensemble dans la langue française, ce qui n’est pas une petite chose. Donc non, je trouve que c’est une chance pour nous parce que ça remet la France sur le devant de la scène, et probablement ses prédécesseurs n’avaient-ils pas osé ou pas su avoir cet engagement-là, ce dynamisme-là et cette capacité à fédérer. Ce qui est intéressant dans les dernières enquêtes d’opinion, je ne suis pas fasciné par les enquêtes d’opinion, ce qui est intéressant, c’est à quel point il déborde de son camp. C’est-à-dire, c’était un petit nombre de Français qui pensaient ou imaginaient qu’il allait pouvoir changer les choses, et aujourd’hui on voit que ça déborde.

Essentiellement à droite.

On en parlera, on vous posera des questions là-dessus après.

On va revenir sur la scène nationale. En fait, vous lui distillez régulièrement des conseils, et vous disiez justement en septembre, octobre, vous disiez : « attention, il faut marcher sur les deux jambes, l’économique et le social ». Est-ce que vous avez l’impression d’avoir été entendu depuis ?

J’ai la certitude que la France étant ce qu’elle est, étant habitée par son histoire et par son idéal, ce n’est pas n’importe quel peuple un peuple qui marque aux frontons des mairies et des écoles « liberté, égalité, fraternité », des peuples qui marquent « liberté », il y en a, beaucoup, mais « égalité, fraternité », il n’y en pas d’autres ou très peu d’autres. Ce peuple a besoin d’un projet social et il revient au président de la République d’exprimer ce projet social.

L’a-t-il fait ?

Et je suis persuadé qu’il le fera. En tout cas, pour moi, je sais que c’est une nécessité. Et si nous pouvons, vous parliez de ce courant politique dont j’ai la charge…

Et dont on va reparler tout à l’heure, bien sûr.

Il faut que nous nous nourrissions de ce projet.

Donc vous parlez encore au futur et pas au présent.

Oui, je parle au futur.

Pour l’instant, c’est un peu déséquilibré finalement la politique menée ?

Je parle au futur. En tout cas le projet social, à mon sens, doit être pensé, exprimé, défendu. Pourquoi ? Parce que le contrat social antérieur, les règles sociales antérieures ont montré leur échec et le montrent tous les jours, c’est-à-dire qu’en dépit des sommes d’argent très importantes qui sont mobilisées, le chômage ne recule pas, et beaucoup de Français n’ont pas récupéré la maîtrise de leur propre destin. Cette émancipation est insuffisante, non seulement insuffisante, mais dans beaucoup de cas un échec. Donc il y a besoin de redéfinir le contrat social. J’essaierai d’en dire quelques mots cette semaine, dans la semaine qui vient.

Allez-y, profitez de ce micro.

Oui, mais il faut aussi que je fractionne comme on dit en entraînement sportif. Donc c’est à refondre. Pour moi, c’est en effet le chapitre nécessaire à ouvrir aujourd’hui. Si je peux, je ne ménagerai pas mes efforts pour aller dans ce sens-là.

Par exemple, sur quoi ? Qu’est-ce qui n’est pas assez social aujourd’hui ?

Je vais essayer de le dire autrement. Il y a dans la société française des millions de personnes qui ne se sentent pas partie prenante encore de l’élan que nous évoquons là. Je suis sûr qu’il y en a qui…

Des Français plutôt défavorisés ? De quelles couches sociales parlez-vous ?

Je suis sûr qu’il y en a qui reconnaisse à Macron d’être à la hauteur, beaucoup, d’être à la hauteur, mais ils ne sentent pas encore en quoi ça peut les concerner dans leur vie, dans leurs difficultés, dans leur vie de personnes qui cherchent du travail.

Donc vous pensez plutôt à des couches sociales plutôt défavorisées ?

Oui, je pense à ceux qui ont le sentiment qu’ils ne trouvent pas leur place.

Et qui voient les milliards de l’ISF leur échapper aussi, par exemple.

Vous savez que je me suis exprimé sur ce sujet, j’avais proposé une autre voie, et je n’ai pas changé d’avis sur le fond bien sûr. Vous voyez bien cette fracture, elle dure depuis longtemps. Chirac et Philippe Séguin disaient « la fracture sociale » il y a 22 ans. Je pense que cette nécessité-là de, je vais retrouver le même mot, de fédérer les Français, de prouver à chacun où qu’il soit qu’il a sa place dans cet élan, que ça va lui apporter et qu’il peut apporter lui-même à cet élan, parce que je ne crois pas que ça doive être uniquement dans un sens, je pense que les gens ne sont bien et ne trouvent leur place que quand ils ont la certitude qu’eux peuvent apporter autant qu’on peut leur apporter, que c’est ce don réciproque, je ne dis même pas échange, je dis don réciproque.

Est-ce qu’il y a une mesure sociale qu’on puisse illustrer ?

Je ne veux pas rentrer par les mesures. À mon avis, la première marche de cette politique sociale est réussie, c’est la politique éducative. Pour moi, je suis très soutien de ce que Jean-Michel Blanquer fait, il y a des nuances naturellement, entre ministres de l’Éducation au travers du temps, on a des nuances, mais ce n’est pas ça la question. La question, c’est de reconnaître que la transmission du bagage culturel nécessaire pour affronter et comprendre la vie, affronter et comprendre le monde, c’est la première marche de l’émancipation. Et pour moi, c’est très très important qu’on soit entré dans cette politique de manière déterminée.

Et la deuxième marche ?

Je disais à Jean-Michel Blanquer il n’y a pas longtemps que j’en venais à désespérer, vous vous souvenez, j’avais fait une déclaration un jour en disant que moi qui ai voté Hollande, si j’avais su quelle serait sa politique éducative, ou plus exactement si j’avais su quelle serait la politique éducative des gouvernements qu’il nommait, peut-être je n’aurais pas voté pour lui parce que je trouvais que ce choix idéologique de dire : au fond, la transmission des connaissances, c’est peu important, le fait qu’on rompe avec les racines de notre langue et de notre culture en supprimant les humanités classiques pour les élèves qui veulent, ou en supplément les langues renforcées, c’était un crime contre l’idéal social. Ce n’est pas seulement contre l’idéal culturel, parce que pour aller encore un peu plus loin, vous dites l’émancipation, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il faut donner à chacun des enfants la langue. Qu’est-ce qui fait qu’autour de la table vous avez du pouvoir ? Qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas seulement que vous êtes beaux ou intelligents, c’est que vous avez la maîtrise de la langue et de l’expression. Or, ça, c’est une marque absolue du pouvoir. Si on vit dans un monde où on ne le reçoit que si on le trouve à la maison, alors c’est un monde injuste, alors c’est un monde d’inégalité. Si au contraire on a l’école qui vous permet, c’est le cas de beaucoup d’entre nous dans ceux qui ont suivi l’escalier social, si l’école vous permet de rencontrer cela, alors vous avez fait un pas fantastique vers l’égalité. Et donc pour moi de ce point de vue, au moins la première marche est envisagée.

Emmanuel Macron a un mode de gouvernance assez solitaire, parfois même un peu autoritaire. Il est entouré de ministres très techniques, voire aux profils technocratiques, donc assez peu politiques. Il a remanié plusieurs fois son gouvernement. Est-ce que vous pensez qu’à l’occasion du prochain remaniement il devrait faire rentrer des grandes voix comme vous l’étiez au gouvernement, des grandes voix, des profils plus politiques ou pas ? Ou est-ce que ça fonctionne comme ça ?

D’abord, je trouve que le président de la République, sa première charge, c’est d’être maître de son gouvernement et de la composition, du recrutement de son gouvernement, donc je ne me risquerais sûrement pas à dire ça. Il y a des étapes dans la vie, dans la vie d’un gouvernement en particulier. Si vous regardez l’histoire, vous vous apercevrez que c’est souvent comme ça, au début des ères nouvelles, technique, après, forcément nécessité de politique. Mais je trouve en tout cas que le gouvernement fait bien son travail. Je pense qu’Édouard Philippe est quelqu’un de responsable avec une réserve et la dose d’humour qu’il y met, la dose de distance qu’il met entre son action et sa parole, je trouve que c’est très bienvenu, ça change d’un certain nombre d’expériences antérieures. Donc je pense que c’est très bien, je pense que les ministres font pour l’essentiel ou pour un grand nombre d’entre eux bien leur travail de maîtrise de leur département ministériel. Donc je pense que cela mérite le soutien.

Il y a deux événements à venir ce week-end…

Comme vous voyez, je n’ai pas souvent exprimé des sentiments de cet ordre dans ma vie politique.

Il y a deux événements ce week-end sur lesquels on aimerait vous entendre. Le premier, c’est la Corse, on va revoter à nouveau en Corse, ce sera le deuxième tour, pour élire les élus du nouveau Conseil territorial sur l’île. Le premier tour a vu les nationalistes arriver très largement en tête, les partis traditionnels sont surclassés, on peut dire les choses comme ça. Ça vous inquiète ?

Pas du tout. Alors, ma sensibilité est naturellement une sensibilité très girondine, de quelqu’un qui sait ce qu’est la réalité régionale et la réalité culturelle régionale. Je suis un défenseur de ces réalités-là.

Et dans votre esprit, il n’y a pas de…

Vous ne trouverez personne en Corse qui ne parle le français et même qui ne le parle très bien.

Co-officialité de la langue corse, vous dites oui ou non ?

Je ne veux pas rentrer dans ce genre de détails.

C’est une revendication qui va venir très vite.

Il y a des gens qui regardent ces sensibilités comme étant menaçantes, moi pas. Je vous signale au passage que ceux qui sont indépendantistes ont fait un score bas. Ceux qui ont fait le score le plus haut et de très très très loin, c’est la sensibilité qui s’appelle autonomiste. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Est-ce qu’ils ne sont pas en train de vous [endormir], finalement, pour arriver un projet à terme qui sera indépendantiste ?

Je ne ressens pas ce genre de risque. Autonomistes, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire : « nous voulons avoir des responsabilités très importantes pour notre avenir, sans nous détacher de l’ensemble français », c’est ça l’autonomie.

Vous ne voyez pas se profiler un scénario à la catalane ?

Non, absolument pas, pour 10 000 raisons. La Corse, c’est 300 000 personnes, la Catalogne, c’est 7,5 millions. La Corse, économiquement, a beaucoup de difficultés, la Catalogne au contraire économiquement est très puissante. Je ne sais pas ce que vous appelez le scénario à la catalane, parce que j’attends le résultat des élections qui viennent.

Le 21 décembre prochain.

En tout cas la revendication d’une indépendance agressive, je ne la ressens pas. Je ne la ressens pas. Alors, je sais très bien que je suis un peu isolé, y compris dans la majorité sur ce sujet, j’entends bien d’autres expressions, mais moi en tout cas, ce que j’ai ressenti depuis longtemps, c’est que cette sensibilité, disons cette affirmation politique, en réalité était aussi un moyen de s’attaquer à d’autres expressions politiques ou organisations politiques de la Corse qui avaient aux yeux de beaucoup de Corses d’une certaine manière amputé l’énergie et la force de la Corse.

Très vite, il va y avoir les questions des revendications portées par ces autonomistes.

On les affrontera une par une ou on discutera une par une ou on verra une par une.

Autre événement politique ce week-end, c’est le premier tour de l’élection du côté des Républicains, Laurent Wauquiez archifavori. Laurent Wauquiez, c’est quelqu’un avec qui vous pourriez travailler sur un certain nombre de sujets, sur tous les sujets ?

Pourquoi pas. Je sais très bien qu’il y a beaucoup de gens qui en disent beaucoup de mal, mais vous vous souviendrez qu’il y a un débat politique depuis très très longtemps que j’ai moi-même porté depuis le début des années 2000, ce débat politique c’est : est-ce que le centre et la droite c’est la même chose ? Ou est-ce qu’il faut un centre et une droite ? Est-ce qu’il faut un centre assumé et une droite assumée ? Ou est-ce qu’il faut le parti unique de la droite et du centre avec des traits d’union entre chacun de ces mots ? Vous vous souvenez qu’en 2002 à Toulouse j’étais allé dire ce que j’en pensais, avec une formule qui est restée qui était : « vous dites qu’on pense tous la même chose, si on pense tous la même chose, c’est qu’on ne pense plus rien ». Je suis un partisan acharné du pluralisme et du travail en commun de sensibilités différentes, du pluralisme et de la coopération, du pluralisme et de l’entente. J’étais absolument certain depuis le début que cette affaire de l’amalgame artificiel fait pour arranger des sensibilités politiques ou des intérêts électoraux prétendant que la droite et le centre c’était la même chose, j’étais absolument certain que ça ne tiendrait pas.

Donc finalement ça vous arrange ? Laurent Wauquiez finalement, il arrange plutôt le centre ?

Que c’était un amalgame, un… Comment ça s’appelle quand on mélange l’huile et l’eau ? Il se trouve que ça ne tient pas. Vous pouvez agiter pendant trois mois, vous posez le flacon, vous revenez, au bout de trois mois les deux sensibilités se différencient. Donc moi en tout cas je ne suis pas choqué que la droite veuille assumer sa propre vision, même si je suis en désaccord assez profond sur un certain nombre d’éléments.

Ça fait les affaires d’Emmanuel Macron et de la République en Marche ?

Il laisse la place au centre, tout ce qui est la position centrale que vous préconisez ?

Frédéric Dumoulin, vous vous trompez. Le centre n’a pas besoin qu’on lui laisse de l’espace.

Il le prend.

Il n’a qu’à assumer son espace. Il n’a qu’à occuper, affirmer, définir cet espace-là. L’élection d’Emmanuel Macron au printemps, qu’est-ce que c’est d’autre que l’affirmation du bloc central ou de l’axe central que j’ai défini et défendu depuis des années dans la politique française ?

Tout le monde le dit : « Bayrou l’a souhaité, Macron l’a fait ». C’est un peu la formule.

C’est le centre qui enfin a occupé son espace, et son espace est beaucoup plus large encore que les étiquettes ne le laissent croire. C’est au fond ce qu’Alain Juppé a dit il n’y a pas très longtemps, ce que d’autres peuvent dire venant de la rive gauche ou plus à gauche parce qu’aujourd’hui c’est assez difficile. Nous avons un espace en commun. Cet espace, c’est celui de l’avenir d’un pays qui se rassemble et qui regarde les problèmes qui sont devant lui sans crainte, sans passer son temps à se crisper, à dire : « mon Dieu, refermons-nous sur nous-même comme l’escargot dans sa coquille ».

Mais revenons aux LR, il y a un peu de contorsionnisme, votre ami Alain Juppé par exemple dit, il décerne comme vous des bons points, beaucoup, à Emmanuel Macron, mais il décide de voter à l’élection LR dimanche et de choisir Maël de Calan.

Il choisit son ami. Invitez-le, il va vous dire les choses.

Mais vous lui conseillez quoi ? De rester dans une position comme ça ?

Je ne lui conseille rien, si j’avais quelque chose à lui conseiller, ce qui s’agissant d’Alain Juppé et de moi n’est pas très facile, nous ne sommes très conseillables ni l’un ni l’autre, on a un tout petit peu… Mais en tout cas, c’est lui qui définira sa position.

La réunification des radicaux des deux rives, parce que vous parliez des rives tout à l’heure, est-ce que ça va dans le même sens que ce que vous disiez ou pas ?

Je vais vous dire très simplement, mais ça ne va pas vous surprendre, l’avenir du centre est dans son unité. Cet espace central que je définissais, qui aujourd’hui comporte deux formations politiques fondatrices, En Marche et le MoDem, même si les itinéraires ne sont pas les mêmes, les choix d’organisation ne sont pas les mêmes, et l’histoire n’est pas la même. C’est deux sensibilités sont pour moi le noyau central et est-ce que ce noyau central peut s’élargir ? Oui, bien sûr, à condition que les choses soient claires, c’est-à-dire que ce soit de vraies adhésions.

Donc pour les européennes, ça fait sens de faire une liste commune ?

Pour les européennes, il faut que la France ait devant elle un projet qui soit un projet constructif, mobilisateur de la France et de sa vision de l’Europe. Et plus le socle de ce soutien de ce projet est large, et plus je serai heureux, à condition que le projet soit dynamique, soit fort. Ce n’est pas de l’eau tiède.

Tête de liste, ça vous tente ? Tête de liste, vous pourriez ?

J’ai été tête de liste aux élections européennes il y a un nombre d’années suffisant pour que je n’aie pas envie de recommencer.

En attendant, vous rempilez à la tête…

Je suis maire de Pau et c’est très bien comme ça, et je joue un rôle politique qui est pour moi tout à fait responsable et important à la tête de ce courant politique central.

En attendant, vous allez vous aussi, votre formation politique, occuper l’espace politique, cette fois ce sera le 16 et 17 décembre prochain, dans une dizaine de jours, avec le congrès de votre formation politique. Vous avez décidé de rempiler à la tête de cette formation que vous avez créée il y a maintenant un tout petit peu plus de dix ans.

Non, il y a un tout petit peu moins de dix ans.

J’avais noté juin. Est-ce que vous ne pensez pas qu’on va vous reprocher d’être un peu de la vieille politique ? Finalement, dix ans, c’est beaucoup, certains vont peut-être dire « François Bayrou, c’est un peu de l’ancienne politique, c’est le candidat unique en plus, ça fait un peu Castaner à la tête d’En Marche », voilà ce qu’on entend ici ou là.

Ici ou là, surtout quand on le dit.

On l’a dit, on l’a beaucoup dit.

C’est très simple. Je ne sais pas si vous êtes amateurs de sports et de tennis en particulier. Ça fait quinze ans que Nadal et Federer sont à la tête du tennis mondial, tantôt Nadal, tantôt Federer. Et il y a sans doute beaucoup de gens qui disent : « mais enfin, encore Nadal et Federer ! Qu’est-ce qu’ils encombrent les cours de tennis ! » Je pense qu’il y a une raison assez forte, c’est que probablement ils voient mieux le jeu et ils frappent plus fort que les autres. Vous voyez ce que je veux dire ?

J’ai entendu ce que vous m’avez dit, oui. Sur le corpus du parti, vous disiez vouloir réserver peut-être quelques annonces, quelques réflexions dans les jours qui viennent.

Des réflexions.

Vous pouvez nous en livrer une ou deux ? Un axe fort ou deux qui pourrait conduire ce congrès ?

Vous voyez bien de quoi il s’agit. Au fond, il y a deux questions centrales pour moi, c’est quel est le projet social qu’on propose aux Français dans les années qui viennent ? Il n’est pas écrit, il n’est pas défini, il mérite qu’on le travaille, mais ça doit être une préoccupation de chaque instant de la majorité, et en tout cas cette sensibilité que dans la majorité nous représentons devra la prendre en charge, premièrement. Et deuxième question, même si ce sont des questions pas très faciles à aborder, nous avons besoin d’une organisation politique de la majorité qui à la fois respecte ces attentes nouvelles et qui solidifie l’action telle qu’elle doit être menée et conduite. Voilà deux grands sujets, et ce deuxième sujet s’accompagne de : quel est le nouveau pacte démocratique, comment les institutions sont organisées, comment désormais on gouvernera ? Ce bloc qui est un bloc démocratique, politique et démocratique, est aussi un deuxième grand chapitre des années qui viennent et donc du congrès qui va les ouvrir.

L’actu de la semaine prochaine, Notre-Dame-des-Landes, vous êtes pour, contre l’aéroport ? On abandonne le projet ?

Je n’ai jamais été convaincu par ce projet. Vous savez bien que je l’ai beaucoup exprimé en campagne présidentielle. La première question pour moi : est-ce qu’on en a vraiment besoin ? Première question. Techniquement et économiquement, est-ce qu’on en a vraiment besoin ?

Il faut abandonner pour vous.

Je n’ai pas dit ça, ils vont y réfléchir, mais ma sensibilité, vous m’avez interrogé sur ma sensibilité. Il y a une deuxième question, c’est l’occupation de cette zone de manière absolument choquante et insupportable, dans des conditions qui sont des conditions de déstabilisation des règles de vie en commun et des règles de droit et des règles de prudence et des règles de santé. Et ça, je distingue les deux questions pour ne pas que l’une influe sur l’autre.

Merci, grand merci François Bayrou d’avoir été l’invité de Questions d’Info. Prochain Questions d’Info, ce sera tout simplement la semaine prochaine à la même place et à la même heure. À bientôt.

Romain Désiré dit Gosset

Président du Mouvement Démocrate de la Manche