Retrouvez ci-dessous le discours de François Bayrou, prononcé à l’occasion de la présentation de ses vœux à la presse.

Bonjour à tous,

Permettez-moi de vous saluer et de vous saluer au nom de ceux qui font équipe avec moi à la tête de ce mouvement, les vice-présidents, le secrétaire général, le président du groupe et l’ensemble des responsables de ce mouvement, Marielle de Sarnez, Jacqueline Gourault qui devrait arriver, Marc Fesneau, Yann Wehrling, Nathalie Griesbeck, Jean-Marie Vanlerenberghe, tous les membres de notre bureau et de vous saluer au nom des députés nombreux, au nom des sénateurs et parlementaires européens.

Le tremblement de terre électoral que nous voyions venir depuis des années, que nous considérions comme nécessaire et même vital, et sur lequel nous avions fondé notre stratégie politique, s’est produit sous nos yeux et nous avons efficacement contribué à son surgissement.

L’élection d’Emmanuel Macron a été le premier et le plus important résultat de ce travail politique et ce séisme a entraîné l’écroulement du paysage politique traditionnel qui en a été au mois de juin la réplique.

Nous voilà donc devant la responsabilité qui nous incombe à titre de citoyens français, à titre d’élus, les uns figurant activement dans la majorité parlementaire, les autres au gouvernement, d’autres enfin militants et sympathisants actifs.

Le paysage politique, le paysage démocratique français a changé du tout au tout.

Il nous faut maintenant savoir quel visage il prendra et quel visage nouveau surtout nous souhaitons qu’il prenne, car le but de la vie démocratique est d’enraciner un projet politique dans la volonté d’un peuple. Il faut donc affirmer le projet politique et l’enrichir s’il le faut et travailler à former la volonté de notre peuple.

Il y a une majorité, elle associe deux mouvements : En Marche et le MoDem.

Leur histoire est différente, leur manière d’être est différente, mais les deux vont dans le même sens.

L’une de ces organisations, notre mouvement, a une histoire, une tradition qui vient de loin, l’autre est née en quelques mois autour des élections de 2017.

Leur différence est un avantage.

La complémentarité est une clef, car c’est la première fois, sans doute, en tout cas depuis très longtemps, qu’il y a dans une majorité deux démarches différentes qui offrent des choix pour l’engagement des citoyens sans qu’il y ait compétition à l’intérieur de cette majorité.

Cette complémentarité est aussi un atout pour le renouvellement. Et le renouvellement est la clef de la reconstruction du pays.

Le monde politique avait perdu la confiance des citoyens. D’une certaine manière, il est en train de la reconquérir et, c’est de cette manière-là que j’interprète le redressement d’Emmanuel Macron dans les sondages. C’est cela que ce redressement traduit.

D’habitude, le scénario était toujours le même et toujours un peu désespérant, tout nouveau tout beau au départ et après quelques semaines tout cela s’émoussait, l’opinion se détournait, la déception envahissait les esprits. Les observateurs ont cru que c’était ce qui allait se produire, or ce n’est pas ce que nous sommes en train de vivre, au contraire.

Les Français découvrent un jeune président, très actif à l’intérieur comme à l’international, qui fait ce qu’il avait dit qu’il ferait, qui entraîne le gouvernement à faire ce qu’il avait dit que le gouvernement devrait faire. Je crois que les Français en sont légitimement fiers, qu’ils sont fiers de sa parole et de son audace.

Et si je réfléchis, je me pose la question de savoir depuis combien de temps les Français n’avaient pas fait un tel crédit à leurs dirigeants, ce que les Français voient, c’est un président à la hauteur de sa mission, qui a rendu à la France – on vient encore de le voir dans le voyage en Chine auquel Marielle participait – de l’influence et du crédit.

C’est un président qui, dans cette période d’incertitude et de recherche de coalition en Allemagne, joue sans ostentation le rôle de leader de l’Europe.

Les Français – en tout cas j’en ai le sentiment – veulent que ce changement en profondeur réussisse et ils l’attendent.

Ils ont sanctionné durement le PS et LR, les forces politiques jumelles qui détenaient la totalité du pouvoir depuis des années. Ce faisant, ils ont sanctionné en même temps un système politique de vases communicants qui constituait, de fait, un monopole au bénéfice de ces deux appareils et dont étaient exclues les forces de renouveau. Je crois que l’on peut affirmer avec certitude que le temps de ce système de monopole du pouvoir à deux : « si ce n’est pas moi, ce sera toi, et quand tu flancheras je reviendrai » est révolu et ne reviendra pas de longtemps et j’espère ne reviendra pas tout court en raison du surgissement de la force centrale autour de laquelle s’organise désormais la vie politique du pays, force centrale que nous avons espérée, voulue, travaillée à organiser depuis longtemps.

Mais cela nous donne donc des devoirs : obligation de travail en profondeur sur le terrain pour donner leur place à des nouvelles vocations d’engagement, les accueillir, les former, les organiser, leur donner un corps de doctrine, les promouvoir pour qu’ils se fassent connaître, leur donner des clés pour le combat politique. Voilà notre mission. Et comme vous le voyez, elle n’est pas mince.

Ainsi le MoDem doit devenir une force de renouvellement organisée, structurée, qui soit la force de combat d’une conviction de fond, l’humanisme comme projet de société.

C’est le ciment de notre mouvement. Les femmes et les hommes qui s’y sont engagés l’ont fait pour une idée. Et cette idée, c’est que la société est faite pour libérer les gens, pour les émanciper et non pas pour les dominer ou les asservir ou accepter qu’on les domine et qu’on les asservisse.

Si l’on regarde le monde comme il va, la plupart des forces qui le traversent aujourd’hui à l’échelle planétaire sont faites pour dominer et non pas pour libérer.

On a cru, pendant longtemps, qu’elles seraient des forces de libération. On s’aperçoit aujourd’hui que ce n’est pas tout à fait vrai, qu’on a le droit de craindre que ce soit le contraire. L’économie est fondée sur le dumping social, par exemple. Les technologies nouvelles, avec les abus qu’elles peuvent engendrer, l’univers de la finance, les inégalités croissantes et subies, tout cela se moque souvent de la vie des gens et nous nous voulons qu’on prenne les gens en compte pour une société plus attentive, plus compréhensive et plus juste.

Le gouvernement agit et nous sommes heureux qu’il agisse. Je ne prendrai qu’un seul exemple de cette action, de ce projet mis en acte : le sujet majeur, c’est l’éducation et la politique proposée par le ministre de l’Éducation nationale, largement soutenue par l’opinion et avec engagement par nous.

Ce que les Français veulent et ce que chacun des parents veut est très simple : « que les enfants reçoivent à l’école, apprennent à l’école des choses importantes pour leur culture générale, c’est le retour aux fondamentaux » et qu’ils le fassent dans une école où ils se sentent bien, où on leur apprenne à respecter les autres et les règles de la vie en commun, où on les valorise. C’est cela, l’éducation.

On voit que ces grands choix : retour des fondamentaux, travail sur les sciences de l’apprentissage – je considère que dans l’exercice de la mission du ministre de l’Éducation nationale, les deux sont aussi importants – attention portée à ceux qui ont le plus de difficulté, au lieu d’être des choix de clivages comme on nous le disait, ce sont en fait des choix de rassemblement. On voit que, surmontant les différences d’opinions, il existe une politique éducative qui réconcilie les Français avec leur école, que ces Français soient parents ou enseignants.

Permettez-moi de dire, pour revenir au projet, que j’ai été très heureux de l’expression du Président de la République lors de ses vœux du 31 décembre. Il a articulé – je crois que c’est essentiel – l’exigence de projet social et l’exigence de concorde nationale. Ces deux volontés-là, nous nous y retrouvons, nous considérons qu’elles sont essentielles, nous savons qu’il faut leur donner corps – et nous n’y sommes pas encore – qu’il faut articuler dans le concret ce qu’elle signifie et ce sera évidemment une grande partie des enjeux de l’année qui vient.

Voilà pour le projet.

Permettez-moi de noter, à ce moment de l’année, un sujet d’inquiétude qui est le commerce extérieur. Les chiffres sortis hier, comme depuis trois ans – puisque ce sont les mêmes depuis trois ans – ne sont pas bons. La France va vers plus de 60 milliards de déficit de son commerce extérieur. Nous nous rassurons en affirmant que c’est la reprise de la consommation et de l’investissement des entreprises qui explique ce mauvais chiffre. Mais les autres pays européens, qui sont dans le même contexte que nous, ont, pour la plupart, de bons chiffres. Permettez-moi de rappeler que face aux 60 milliards – entre 60 et 65 milliards de déficit de la France, on n’a pas encore tous les chiffres -, l’excédent allemand est de 220 milliards : moins 60 pour nous, plus 220 pour eux. Et ils sont placés dans le même contexte international que nous le sommes.

Il y a là, tout le monde le voit à l’évidence, un problème structurel. Il y a besoin d’un effort de rééquilibrage et c’est dans ce cadre que le voyage du Président de la République en Chine, qui a beaucoup insisté sur le rééquilibrage, sur la coopération rééquilibrée, a joué un rôle très important. C’est un sujet sur lequel nous sommes investis depuis longtemps. Marielle était au Parlement européen l’auteur d’un très grand rapport sur les échanges entre la Chine et l’Europe

On a là un sujet d’inquiétude et donc une priorité pour l’action.

Je parlais de concorde nationale et de changement de l’action politique. Nous avons une grande réflexion à conduire sur le nouveau contrat démocratique qui doit animer notre pays. Contrat démocratique avec au moins deux chapitres : il y en a un que j’aborde souvent que je n’aborderai pas longuement aujourd’hui, c’est le chapitre institutionnel, l’établissement de nouvelles règles pour que la vie démocratique française prenne le visage plus créatif, plus attentif au pluralisme qu’elle doit avoir. Quelque chose me dit que l’année qui vient va voir se dérouler des combats très importants, des débats très importants, peut-être des combats sur ce sujet.

Les engagements qu’Emmanuel Macron a pris, comme candidat sont des engagements que les Français avaient parfaitement entendus sur bien des points : l’abaissement du nombre de parlementaires, le changement des règles électorales, le cumul des mandats dans le temps, les changements institutionnels qui touchent à la Constitution et, de ce point de vue, il y a évidemment des tensions qui menacent d’apparaître et qui chercheront à entraver l’action du Président de la République.

Et nous serons engagés dans ce sens.

Mais je voudrais aborder à cet instant un autre sujet qui est peu abordé : nous avons besoin d’un nouveau contrat démocratique entre le pouvoir national et les pouvoirs locaux. Nous avons la conviction que ce principe qui porte le nom difficile de subsidiarité, c’est-à-dire décidé au plus près chaque fois qu’on le peut pour décider au plus juste. Au plus près pour le plus juste, c’est une des clés du nouveau modèle de société que nous avons à conduire. Une des faiblesses de la France est son jacobinisme, c’est-à-dire l’illusion que l’on peut, du sommet, décider de tout et qu’au fond l’organisation de l’État et des pouvoirs publics consistent à faire exécuter ce que le sommet a décidé tout seul.

Cela ne marche pas.

Le fonctionnement de l’État est rendu plus difficile par ce principe.

Et donc nous croyons que le nouveau contrat avec le tissu local est une des clés de la reconstruction de la France.

Je vais, pour aller au plus difficile, prendre deux exemples de situations extrêmes devant lesquelles beaucoup de citoyens ont l’impression que l’on ne peut rien faire : la situation des femmes et des hommes sans domicile fixe et la situation des migrants.

Il est légitime que l’état définisse les droits sociaux, mais nous croyons qu’il serait plus efficace et plus juste que ce soit aux collectivités, au plus près du terrain, d’organiser leur implication, de penser des expériences pour que les uns trouvent un toit et les autres prennent chaque fois que possible le chemin de l’intégration. Mais pour cela il faut des souplesses, il faut pouvoir adapter l’attribution des allocations, avoir la liberté de trouver des exceptions en matière de logement sans négliger que bien sûr il arrive qu’il faille des surveillances particulières, que l’on soit là pour écarter toute dérive et tout accident. Mais alors, bien sûr le chemin est ouvert vers une nouvelle police de proximité, comme dit le gouvernement, de sécurité du quotidien.

C’est de police de proximité qu’il s’agit et cette police, vous voyez bien qu’elle associe l’autorité nationale et l’autorité locale. Nous y pensons pour Pau et son agglomération. Nous réfléchissons à la manière dont nous pouvons articuler les moyens de police municipale et les moyens de la police nationale, qui souvent, en sont cruellement dépourvus. C’est une possibilité de réduire les risques que la société propose, mais il y faut de l’imagination, de la conviction et le sens humain que l’on a à l’égard des vies réelles des hommes et des femmes qui sont dans ces situations-là.

Il faut ouvrir aux élus locaux le droit à proposer des solutions innovantes et qu’ils le fassent sans avoir à quémander l’indulgence ou la bonne volonté des grandes administrations, que l’on affirme un droit à exercer pour enrichir les réponses possibles.

Par exemple, que l’on puisse organiser des cours de français, proposer des contrats de travail en dérogation, et surtout que les élus ne soient pas regardés comme des intrus dans la décision de l’État, ce qui,  avouons-le entre nous, est parfois le cas, mais des partenaires nécessaires et légitimes.

Ce nouveau contrat, vous le voyez, suppose la reconnaissance d’un droit effectif à l’expérimentation, d’un droit à la différenciation dans l’action qui n’est pas dans la tradition française jacobine, qui ne veut voir qu’une tête et une seule.

Ce droit établi, renforcé, reconnu, s’il est suivi comme il se doit d’évaluation, peut faire bouger en profondeur la société française, peut créer un double climat de confiance. Climat de confiance entre le tissu des responsables locaux et l’État et climat de confiance des élus à l’égard de leur propre mission, qu’ils reprennent confiance en retrouvant des champs d’innovation, d’imagination et d’expérimentation.

L’article 72 de la Constitution, premier chapitre, s’il était réellement pris au sérieux, ouvre déjà des possibilités. Mais, deuxième chapitre, l’affirmation d’un droit à la différenciation, à l’adaptation de la décision publique selon les territoires, selon les nécessités qu’ils ressentent, peut répondre à beaucoup de questions et naturellement j’ai à l’esprit la situation de la Corse, mais pas seulement. Jacqueline Gourault qui est en train d’enregistrer une émission – elle doit nous rejoindre – j’imagine, ne dirait pas le contraire, mais pas seulement de ces territoires-là. Il y a beaucoup d’autres territoires aux spécificités, le monde rural avec les difficultés qui sont les siennes, le monde urbain, les quartiers et les autres, les cultures régionales, tout cet univers qui fait la France avec ses différences et les différences ne sont pas à craindre, elles sont à harmoniser pour que l’on puisse faire avancer le pays. Toute cette chance-là peut être saisie.

Vous voyez que nous avons un très important travail devant nous : porter, enrichir le projet national, faire de notre mouvement, en cohérence et en travaillant en commun avec l’autre mouvement de la majorité, le plus important par la représentation en marche. Faire de notre mouvement une force de renouvellement, ouvrir de nouvelles formes d’action et notamment au plus près du terrain en liaison avec le tissu des élus locaux, avec les associations, avec les entreprises, proposer les conditions d’une émancipation pour les femmes et les hommes de tout âge pour qu’ils soient plus respectés et plus libres. C’est un grand effort, mais au moins, nous avons prouvé que l’effort ne nous faisait pas peur.

Enfin, il y a un dernier chapitre des vœux que je ne veux pas passer sous silence, ce sont aussi des vœux pour vous-mêmes, pour votre famille et ceux que vous aimez évidemment, mais aussi des vœux professionnels. Dans un moment où tout le modèle traditionnel des médias est remis en cause, où il arrive que certains d’entre vous – j’avais écrit dans mon papier beaucoup d’entre vous, mais je veux seulement dire certains d’entre vous – ont des soucis pour leurs médias ou pour la suite de leur carrière, je veux vous dire que je partage l’intuition de ceux qui croient qu’une société comme la nôtre a besoin d’informations fiables et approfondies et donc je crois que le profond besoin de renouvellement de la société française s’exprime aussi dans le monde des médias et que le profond besoin de fiabilité que ressent la France est aussi présent et agissant dans l’univers professionnel qui est le vôtre et j’y vois pour ma part des raisons d’espérer. Cela n’empêche pas les vœux personnels pour vous, votre famille, pour que s’écartent les chagrins et se multiplient les bonheurs et les réussites. Je suis heureux ainsi de vous souhaiter avec tous mes amis une bonne année 2018.

 

 

Seul le prononcé fait foi.