« Il nous reste 32 ans pour sauver les grands singes. » Retrouvez ci-dessous l’intégralité de l’interview de Yann Wehrling dans l’émission « La Tête au Carré » sur France Inter, ce mardi 9 janvier 2018.

Axel Villard : Bonjour Yann Wehrling

Yann Wehrling : Bonjour

Vous êtes secrétaire général du MoDem et militant depuis longtemps pour la cause animale. Pour vous accompagner, on est aussi au téléphone avec Sabrina Krief, la primatologue. Bonjour.

Sabrina Krief : Bonjour

Yann Wehrling pour commencer, pourquoi avoir choisi d’écrire et de publier ce texte maintenant ? Il y a un déclencheur ?

Y.W. : Pas particulièrement un déclencheur. Une prise de conscience à mon avis qu’il faut avoir maintenant parce que j’ai beaucoup lu ces derniers temps sur cette question là et j’ai été préoccupé de constater que des ONG, des associations, des scientifiques, dont Sabrina Krief, alertent régulièrement tout le monde sur la situation dramatique des grands singes, qui sont des hominidés comme nous, comme vous, comme moi et qui sont en phase de disparition. L’échéance de 2050 est estimée à peu près de manière raisonnable par beaucoup et je crois qu’il n’y a pas que les scientifiques et les ONG qui doivent se mobiliser. Comme je suis un acteur politique, je me suis dit pourquoi pas aussi la sphère politique.

Concrètement en quoi ce statut, que vous proposez, aidera ces grands singes qui sont absents du territoire français ?

Y.W. : Je crois que le symbole, c’est quelque chose de très important pour démarrer un combat. Le symbole passe souvent par un texte législatif. Un pays comme la France qui adopterait demain un statut particulier qui donnerait aux grands singes un statut d’hominidé, un statut à part, particulier entre l’humain et l’animal, ça ferait un déclencheur – à mon avis – pour d’autres pays, pour faire la même chose, et puis pour faire monter la pression sur le fait qu’il nous reste peu de temps pour agir.

Franchement, ça intéresse les hommes politiques à l’Assemblée nationale ou au Sénat les grands singes ?

Y.W. : Je ne me suis pas posé la question quand j’ai écrit cela. C’est une affaire de conviction personnelle d’abord. Je peux vous dire que d’ores et déjà aujourd’hui, quelques jours après avoir fait cette tribune, j’ai beaucoup de retours d’amis politiques qui me disent « En fait,  je n’y avais jamais pensé. Mais tu as raison, c’est gravissime ce qui est en train de se passer. C’est une responsabilité fondamentale, une grande cause. Il faut qu’on s’y mette. On est avec toi. »

Sabrina Krief, votre regard de primatologue nous intéresse. 2050, c’est vraiment la date butoir pour les grands singes ?

S.K. : L’Union internationale pour la conservation de la nature lance un message d’alerte : en 2016, elle a classifié gorilles et orang outans « en danger critique d’extinction ». Donc aujourd’hui, il nous reste peu de temps pour agir. Je pense que le fait aussi qu’on ait découvert une espèce orang outan dont on a parlé ensemble il y a deux mois, et qu’il ne reste que 800 individus de cette espèce à peine découverte, c’est aussi un élément qui fait réagir et qui inquiète.

Vous êtes d’accord des titres et des symboles ? C’est important pour les sauvegarder ?

S.K. : C’est important parce que ce sont des espèces emblématiques de la forêt tropicale et au delà d’une espèce – et de cette espèce de grand singe – c’est la biodiversité qui est représentée, c’est la forêt tropicale qui est un enjeu majeur en terme de réchauffement climatique. Donc il faut vraiment considérer que ce sont des espèces fonctionnelles. C’est un message pour les consommateurs, pour les hommes politiques, pour l’ensemble de la planète. Il ne s’agit pas juste de sauver quelques espèces de grands singes.

Yann Wehrling, dans votre texte, vous vous adressez directement à notre ministre Nicolas Hulot. Est-ce que vous avez eu l’occasion de discuter avec lui de ce sujet ?

Y.W. : J’en avais discuté avec lui, il y a quelques mois, quand il venait de prendre ses fonctions. Il partage mon point de vue. Après, comment faire, comment agir ? Moi je propose aujourd’hui qu’on utilise les moyens dont on dispose. Quand vous menez un combat, vous vous demandez ce que « moi je peux faire personnellement pour agir ? » Quand je dis moi, c’est la France, c’est le pays dans lequel je suis, la majorité politique à laquelle j’appartiens. Vous m’avez demandé tout à l’heure : « Pourquoi maintenant ? ». Eh bien aussi parce qu’on vient de gagner les élections législatives et présidentielles et qu’on peut se poser la question : à quoi on va servir pendant 5 ans ? Là je me dis que, peut être une utilité – on va dire qui dépasse un petit peu ma seule personne – c’est de faire en sorte que la France agisse.

Alors concrètement, qu’est-ce que ce serait justement si on arrive à inscrire ce statut d’hominidé dans la loi française ?

Y.W. : Créer un statut, ça veut dire que demain, il y aurait des implications juridiques, qu’on ne pourrait plus faire n’importe quoi comme on le fait aujourd’hui avec les grands singes. Déjà aujourd’hui, on a fait des choses en droit français. On ne pas aujourd’hui faire des expérimentations à des fins scientifiques sur les grands singes. Cela veut dire qu’on a déjà compris quelque chose en réalité. Le législateur a déjà compris. Il faut aller au delà maintenant, jusqu’au bout même. Et donc il faut faire un statut général qui fera que demain, un gorille, un orang outan, un chimpanzé, un bonobo, ne pourra pas être maltraité, ne pourra pas être tué, ne pourra pas être enfermé, sauf si évidement s’il est né en captivité. Toute une série de choses juridiques qui font qu’on aura là un statut particulier qui fera qu’on les protègera. Bien sûr, il n’y en a pas en France, en tout cas, dans des milieux sauvages. Mais l’idée est qu’un grand pays puisse faire tâche d’huile sur l’ensemble de la planète.

Vous avez aussi une proposition pour réagir à l’étranger, au niveau de l’UNESCO notamment.

Y.W. : Je multiplie les idées dans cette tribune pour dire qu’il faut agir tous azimuts en réalité parce qu’encore une fois, il y a urgence. L’autre idée, là aussi, ce n’est pas « mon » idée, je n’ai fait que rassembler un certain nombre d’idées pour essayer d’avancer : c’est de classer effectivement les espèces de grands singes, les 7 espèces – Sabrina Krief m’avait rappelé qu’il y en avait 7 et pas que 4 – que ces 7 espèces de grands singes soient considérées comme patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Sabrina Krief, ceux qui agissent directement et détruisent l’habitat de ces singes, à quoi sont-ils sensibles aujourd’hui ?

S.K. : Je pense qu’il est vraiment clair que nous sommes les consommateurs des habitats où vivent les grands singes et donc, c’est cela qui est important. C’est que même si on n’a pas de grands singes sur le territoire français à l’état sauvage, on en a en captivité dans des parcs zoologiques, on en montre encore sur des plateaux tv aujourd’hui et il y a encore des cirques qui présentent des grands singes lors des démonstrations, donc il y a vraiment matière à agir. Et la destruction de l’habitat, le braconnage, nous concernent aussi : il y a des grands singes qui arrivent aujourd’hui encore en Europe , qui passent par nos aéroports et le droit français a un rôle vraiment important à jouer et l’UNESCO aussi pourrait jouer un rôle. On avait réfléchi, il y a une dizaine d’années, à ce statut particulier d’ « espèce au patrimoine mondial de l’humanité » et je pense que la situation va être de plus en plus critique, c’est aujourd’hui qu’il faut agir.

Merci à tous les deux.