Jacqueline Gourault, ministre auprès du ministre d’État, ministre de l’Intérieur, était ce matin l’invitée de Dimitri Pavlenko sur Radio Classique. Statut de la Corse, rapport Spinetta, fracture territoriale : ces différents sujets ont été abordés lors de cet entretien, que nous vous proposons de découvrir.

Jacqueline GOURAULT, bonjour.

Bonjour.

Ministre auprès du ministre de l’Intérieur, Madame Corse, comme on dit, du gouvernement. J’espère que vous ne le prenez pas mal. Tous les mardis, depuis cette semaine, vous rencontrez justement les élus corses pour discuter avec eux de l’évolution du statut de l’île, projet de réforme constitutionnelle également. Ça devait être présenté hier jeudi, c’est reporté d’un mois, pour laisser le temps, comme on dit, au dialogue de mûrir, de s’épanouir. Dans quel climat ça se déroule ces négociations avec les élus corses ? On entend dire que ça s’est plutôt bien passé, mardi.

Oui, ça s’est plutôt bien passé, dans le prolongement du déplacement du président de la République en Corse, et de son discours de Bastia. Nous devons mettre en œuvre un travail pour discuter, dialoguer, entrer dans le détail, sur à la fois les attentes des élus corses, et par ailleurs aussi la manière  de transposer éventuellement un certain nombre de points, qu’ils souhaitent voir se développer dans la perspective d’un renforcement de pouvoirs déjà étendus qu’ils ont dans la Collectivité de Corse.

Leurs attentes, on les connait un petit peu, il y avait notamment la question du statut de résident, ils ont été un petit peu douchés par ce qu’a dit Emmanuel MACRON la semaine dernière lorsqu’il s’est rendu sur l’île. Est-ce qu’Emmanuel MACRON, finalement, c’était la bonne stratégie, selon vous, cette fermeté, quand même, qui a été clairement affichée ? Les élus corses, de leur côté, est-ce qu’ils ne savaient pas aussi à l’avance ce qu’allait dit Emmanuel MACRON ? Est-ce que ce n’était pas un petit peu un jeu de rôles auquel on a assisté la semaine dernière ?

Les élus corses savaient très bien que sur un certain nombre de points de leurs revendications…

Aller rendre hommage au préfet ERIGNAC, 20 ans après son assassinat, c’était quand même signer sa visite.

Ah non mais ça c’est autre chose. Il y a eu, oui, effectivement, la partie de commémoration de l’assassinat du préfet ERIGNAC, et puis il y a eu l’autre partie de ce déplacement, le lendemain, qui s’est traduit par un discours plus politique et donc une annonce faite par le président de la République, qui est très importante, c’est d’inscrire la Corse dans la Constitution. Et puis…

C’est n’est pas un petit peu un hochet, quand même, parce qu’il a été dans le registre de la dureté, quand même, tout le week-end, est-ce qu’il n’en a pas trop fait, le président, dans la sévérité ?

Ah mais ce n’est pas… Je crois qu’il a joué son rôle régalien et qu’il a rappelé que la Corse était dans la République française, ce qui n’empêchait pas de reconnaitre son identité, et de travailler avec la Corse pour faire progresser au fond, à la fois la situation de la Corse, qui n’est pas très bonne, c’est une région « pauvre », et les Corses attendent beaucoup d’évolution, de statut économique, de statut social, etc. Donc nous avons travaillé, entrant, je dirais,  par des thématiques concrètes, et non pas, par des revendications qui sont toujours les mêmes et qui, les Corses le savent, nous ne sommes pas d’accord sur un certain nombre de points mais il faut concrètement avancer sur d’autres.

Comment la Corse, d’ailleurs, va-t-elle s’inscrire dans la Constitution, Jacqueline GOURAULT ? Concrètement, ça veut dire quoi ? Quelle est la teneur des discussions que vous avez pu avoir mardi et que vous aurez mardi prochain avec les élus corses ?

Alors, on a surtout évité la discussion qui serait de rentrer par les numéros des articles de la Constitution, parce qu’il y avait un grand débat. Et  d’abord eux-mêmes, les Corses ont réclamé pendant plusieurs années d’être inscrits dans l’article 72 de la Constitution, qui concerne les collectivités territoriales, puis ils ont évolué dans leur réflexion, par exemple en demandant d’être inscrits dans l’article 74, mais se sont aperçus que ça les faisait sortir du système européen, donc finalement ils ont réfléchi. Donc on est rentré par l’idée, la collectivité territoriale de Corse est une collectivité à part entière, si vous voulez avoir un rôle plus important par exemple sur le plan fiscal ou foncier, regardons ce que vous voulez et voyons comment ça peut s’inscrire dans la Constitution ou des lois d’application.

Mais c’est quoi votre message, vous ? « Vous n’aurez pas le beurre et l’argent du beurre ? L’autonomie fiscale et l’argent de l’Union européenne ? », en fait, c’est ça ?

Oui d’ailleurs le président… non ce n’est pas de l’argent de l’Union européenne, parce qu’il y a plusieurs niveaux. On ne peut pas à la fois lever l’impôt, par exemple, en Corse  et recevoir des dotations et qui sont au fond le fruit de la solidarité continentale. Il y a effectivement un certain nombre de choix à faire.

Il y a l’argent, mais pas que, parce que eux, ce que veulent les élus corses, et le disent assez clairement c’est en gros les prérogatives de la Nouvelle Calédonie, par exemple avec la possibilité d’avoir les lois du pays, en gros un pouvoir législatif sur tout ce qui n’est pas régalien, Jacqueline GOURAULT.C’est acceptable pour vous ça ?

Je répète ce que le président de la République a dit : la Corse fait partie de la République, il y a même dit cette phrase plus jolie et plus belle, je ne sais pas comment le dire : « La Corse au cœur de la République ».

La Nouvelle Calédonie aussi.

Oui, mais la Nouvelle Calédonie, ça n’est pas la Corse, la Nouvelle Calédonie est très lointaine, la Corse, et le président de la République l’a fait aussi, il a…

C’est une question de kilomètres.

Non, il l’a replacée au cœur de la Méditerranée, et au cœur de la civilisation de la Méditerranée, et il a montré combien la Corse avait en même temps une situation géographique stratégique, et il a même proposé de faire une propose une réunion du Med7 prochainement en Corse.

Il y a eu cette affaire PIERI, ce message Facebook insultant à l’encontre de la veuve de Dominique ERIGNAC, il a été placé en garde à vue mardi, il n’a pas voulu s’exprimer, Charles PIERI se comportant en prisonnier politique, lui qui reprend des fonctions politiques, on l’apprenait, au sein du mouvement Corsica Libera, il y a ces deux réactions très différentes des dirigeants corses, condamnation de Gilles SIMEONI, quand Jean-Guy TALAMONI lui prend ses distances reste un petit peu évasif. Est-ce que vous êtes inquiète, Jacqueline GOURAULT ? Est-ce que cette affaire PIERI ne montre pas qu’il y a quand même un regain d’influence des anciens révolutionnaires du FLNC au centre du mouvement corse, du mouvement nationaliste corse ?

Deux choses. D’abord on ne peut que condamner ces propos absolument honteux, abjectes.

Vous l’avez déjà dit ça, effectivement.

C’est horrible. La deuxième chose, bien sûr que je suis inquiète, et je crois que ce monsieur SIMEONI a très bien fait de faire la déclaration qu’il a faite, et aussi rapidement qu’il l’a faite, parce qu’il a souvent dit que c’était une nouvelle page de la Corse qui s’ouvrait avec son élection à la tête de l’exécutif de cette nouvelle assemblée, eh bien je crois qu’il faut que ça se traduise dans la réalité et donc il faut couper avec le passé.

Jean-Guy TALAMONI, lui, est-ce qu’il doit prendre sa défense ?

Eh bien Jean-Guy TALAMONI a fait une déclaration beaucoup plus vague, ou plutôt sa famille politique, son courant politique a fait…

J’imagine que vous en avez parlé mardi, quand vous l’avez rencontré.

Non, nous n’en avons pas parlé. Nous n’en avons pas parlée, mais je pense que Jean-Guy TALAMONI devra effectivement donner des précisions par rapport à Charles PIERI et à l’appartenance à son mouvement.

Est-ce qu’il y a une crainte de nouvelles dérives mafieuses au sein aujourd’hui du mouvement en Corse ? Vous le dites, Gilles SIMEONI aujourd’hui c’est très clair, Jean-Guy TALAMONI, ça l’est moins quand même, ça l’est nettement moins, vous venez de le dire vous-même.

Eh bien il faut que les Corses et ce mouvement, se débarrassent de ses vieux démons définitivement, autrement que les relations, je suppose, avec le reste de la société corse, seront difficiles pour eux.

Autre sujet, Jacqueline GOURAULT, ce n’est pas votre compétence, mais tout de même, on parle du rapport Spinetta sur la réforme de la SNCF, en tout cas les préconisations formulées par l’ancien patron d’AIR FRANCE KLM, on sent quand même que ce n’est pas très bien accueilli du côté des cheminots, est-ce que vous craignez un mouvement social ? Idem pour les écoles, on entendait dans le journal de 08h00 de Radio Classique ce reportage, cette crainte qui s’exprime de plus en plus d’une fracture territoriale, d’une fracture sociale qui se creuse encore sur la question des écoles, bref on privilégierait les zones sensibles urbaines aux écoles dans nos campagnes. Est-ce qu’aujourd’hui le gouvernement est en train, comme ça, de creuser un peu plus cette fracture territoriale, Jacqueline GOURAULT ?

Nous n’essayons pas de creuser cette fracture territoriale, nous essayons de recoudre, de réparer…

Mais est-ce que c’est la bonne méthode ?

Je crois que c’est la bonne méthode, alors je n’ai pas pu regarder hier soir le ministre de l’Education nationale, puisque j’étais en séance, mais ce que je peux vous dire, c’est qu’il a dû être convaincant, puisque pendant que j’étais au banc à l’Assemblée, j’ai reçu plein de SMS, me disant qu’il était excellent, très pédagogique. Je crois qu’il y a un travail remarquable fait par Jean-Michel BLANQUER…

Au-delà de ça, mais le dédoublement des classes de CP, par exemple ?

Ah mais c’est très important.

C’est important, mais est-ce que ça ne dégarnit pas les campagnes ?

Pourquoi dégarnir les campagnes ? Ce n’est pas une question de ville ou de campagne, c’est une question de mettre les enseignants, là où il y a des enfants. C’est ça aussi. Et dans les campagnes, il y a des enseignants qui sont face à des classes qui sont parfois peu nombreuses et parfois il y a déjà des classes…

Vous êtes une élue locale…

Je suis une élue locale, et je sais ce que c’est que les classes à petit nombre aussi dans les campagnes, où les classes à plusieurs niveaux dans les campagnes. D’ailleurs, ceci dit, en tant qu’ancienne enseignante, moi-même,  vivant, étant élevée à la campagne, j’ai été dans des classes à plusieurs niveaux. Ça n’est pas toujours un handicap, c’est parfois aussi une méthode pédagogique à condition que les maîtres soient bien formés. Quant au rapport de monsieur SPINETTA, je crois qu’il est très utile, tout le monde sait qu’il y a des faiblesses dans l’organisation de la SNCF.

Mais il faudra fermer des petites lignes.

Il ne faut pas…mais pourquoi on dit toujours…

Quand on dit que 45 % des lignes, c’est 2 % des voyageurs…

Alors, quand vous dites « il va fermer les petites lignes », c’est amusant parce que le président de la République a donné comme objectif…

La rénovation de l’existant.

…, les déplacements au quotidien et y compris pour la SNCF, et l’arrêt plutôt de cette politique qui consistait à mettre uniquement tous les crédits d’investissements sur les grandes lignes, enfin les lignes à grande vitesse.

Il y a une contradiction quand même, avec ce que dit le rapport Spinetta, la préconisation du rapport va à l’encontre du souhait présidentiel.

Moi je n’ai pas encore lu le rapport Spinetta, il est sorti hier. Vous savez, quand on est ministre, on est un peu occupé toute la journée, mais ce que je peux vous dire c’est qu’il faut trouver un équilibre entre les grands équipements nécessaires et les déplacements du quotidien, que les trains soient à l’heure.

Autre sujet. Il y a ces réformes qui sont en train d’être négociées, celle de l’assurance-chômage, celle de la formation professionnelle, ça évidemment, de l’apprentissage, ce sont pas vos casquettes mais vous qui vous occupez des collectivités locales, on entend Xavier BERTRAND qui soutient lui la réforme de l’apprentissage, il dit : « Ce n’est pas parfait, mais bon c’est quand même mieux que rien », surtout que l’apprentissage, il faut aujourd’hui le moderniser, à l’encontre de ce que va dire le président de l’Association des régions de France, Hervé MORIN. Quand vous le rencontrez, lui, vous lui dites : « Hervé, il faut que tu arrêtes de politiser un dossier qui est avant tout un dossier économique, un dossier pour les jeunes aussi » ?

Non, je ne lui dis pas ça, d’abord parce que je ne pense pas qu’il y ait une opposition entre Hervé Morin et le président des Hauts-de-France. Simplement, il y a une préoccupation, vous savez que la formation, enfin,  l’apprentissage, puisque c’est de l’apprentissage dont il est question, était organisée par les régions, avec une implication un des branches professionnelles qui était très faible, et au fond l’idée fondamentale c’est de réintroduire les branches professionnelles, et… oui, les branches professionnelles et toutes les organisations professionnelles, dans l’organisation de l’apprentissage. Pourquoi ? Parce qu’il y a encore beaucoup de jeunes qui ne sont pas du tout formés en France, à peu près 1,5 million, parce qu’il y a en France des offres d’emplois qui ne trouvent pas de salariés qui correspondent à leur formation. Il fallait donc rapprocher l’offre et la demande, si je puis dire, mais les régions ont trouvé, je crois, un équilibre dans les réformes menées par  la ministre du Travail…

On a coupé la poire en deux.

Ce n’est pas coupé la poire en deux, c’est essayer de faire un système qui associe les professionnels et les régions.

Jacqueline GOURAULT, merci à vous, ministre auprès du ministre de l’Intérieur. J’ajoute que vous présiderez demain matin dans la Cour d’honneur des Invalides, une cérémonie d’hommage aux militaires et gendarmes décédés…

Ce matin.

C’est ce matin, pardonnez-moi, aux militaires et gendarmes décédés en 2017, dans l’exercice de leurs fonctions. Merci d’avoir été l’invitée de Radio Classique ce matin.

Merci.

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