Dès son arrivée au ministère de la Culture, Françoise Nyssen a souhaité mettre la culture au cœur du projet européen. En avril 2018, à l’occasion de la foire du livre à Francfort, la ministre a prononcé une déclaration dans laquelle elle affirme que « la culture est une solution pour refonder l’Europe ». Il s’agit à la fois de faire (ré)émerger une culture européenne commune, qui participe à nourrir un sentiment d’appartenance qui rendrait l’Europe institutionnelle plus forte, et de faire de l’Europe un vecteur de développement culturel des territoires. Regardons quelques points ensemble.

On sait que le dispositif Erasmus a contribué à créer chez de nombreux jeunes Européens le sens d’une évidence, qui, si elle était bien prégnante dans les années 90, est aujourd’hui presque effacée. La relance du dispositif viendrait non seulement remettre l’espace commun européen au cœur des pensées de plus nombreux étudiants, mais renforcerait des échanges de connaissances, de pratiques, le tout en favorisant la mobilité géographique et linguistique essentielle à la formation des Européens de demain.

Chaque pays membre pourrait être le promoteur de mesures qu’il a expérimentées avec succès. Françoise Nyssen a par exemple proposé que le Pass culture, dont le principe a été modelé sur le système pré-existant en Italie, fonctionne dans toute l’Union européenne.

Reste à savoir qui, au niveau européen, piloterait les mises en œuvre de ce qui pourrait devenir une politique culturelle commune, afin de garantir une diffusion dans tous les pays et une équité de moyens, indispensables au maintien du sentiment d’appartenance commune (la préoccupation est d’ailleurs actuellement similaire quand le ministère de la Culture se penche sur la diffusion des spectacles et expositions « parisiens » dans les provinces).

En effet, si 2018 a bien été affirmée comme « l’année européenne du patrimoine », avec le lancement  d’un appel à projets, seuls quelques pays se sont engagés dans la démarche (globalement, ceux qui participaient déjà aux journées européennes du patrimoine). Les manifestations proposées doivent mettre en valeur le patrimoine européen, des liens avec l’Europe. Ce qui n’est pas si évident que ça partout… Pour le Coutançais par exemple, ce pourrait être les échanges avec l’Espagne, l’Angleterre et les Flandres depuis le port de Regnéville, l’empreinte de conflits européens et mondiaux – guerre de Cent ans, deux guerres mondiales… – des lieux ayant bénéficié de financements européens… Mais, oups !, ne voilà donc que des questions économiques et géopolitiques… qui ne sont d’ailleurs pas proprement européennes…

Cela me rappelle mes études, dans les années 90, quand il fallait encore « construire » et non « reconstruire » l’Europe. En 5ème année, je suivais un cours intitulé « Patrimoine européen ». A l’incitation d’un enseignant, l’objectif d’un travail de groupe était de trouver un lieu qui serait LE patrimoine emblématique de l’Europe. Echec. Aix-la-Chapelle ? Non, trop symbolique d’une volonté de domination. Des vestiges du limes romain ? Non, là aussi : trop défensif, et puis ne collant pas avec les limites européennes… L’acropole ? mais la culture antique et la démocratie ont – heureusement – débordé de l’Europe… Les monastères des grands ordres religieux ? Oui, mais toute l’Europe n’est pas catholique ! etc. etc., etc.

Nous nous sommes rabattus sur les itinéraires (route de l’ambre par exemple), le réseau des ports, le Grand tour du 18e siècle, les voyages des artistes, la musique de Mozart et les opéras italiens… Et donc : les échanges, la circulation, des points communs, sans que tout soit uniforme, ni même intégralement partagé. Après tout, avec le mythe de l’enlèvement d’Europe, le voyage était déjà aux origines !

L’Europe étant multiple, évolutive dans le temps et l’espace, co-construite en permanence (en théorie en tous cas), on peut difficilement matérialiser l’incarnation de ce qu’elle peut être en un fait. Qui plus est, ce serait confondre l’espace et l’idée. Il y a quelques mois, relançant leur demande de récupérer à Athènes les marbres du Parthénon, les Grecs ont pris comme argument qu’après le Brexit, le British Museum ne serait plus en Europe. Pourtant, ce sont les Anglais qui au 18e siècle – sans le vouloir délibérément il est vrai – ont largement contribué à la diffusion d’une culture européenne commune assise sur les fondements hellénistiques…

On le voit, dans le domaine culturel et patrimonial, l’Europe passe plus par les échanges et les pratiques que dans des définitions identitaires. Quand bien même on sent qu’on est en Europe par tout un faisceau d’indices, aussi bien en Suède qu’en Espagne, en Irlande qu’en Autriche, et que cela passe en très grande partie par le patrimoine et la culture, justement.

Je me pose cependant la question de la pertinence d’une politique culturelle et patrimoniale commune, s’il y a une place pour cela entre les politiques nationales et celle de l’Unesco… Un sujet de réflexion pour une autre fois.

 

Françoise Laty