Ce matin, François Bayrou était l’invité d’Audrey Crespo-Mara dans la matinale de LCI. Nous vous invitons à découvrir l’intégralité de cette interview.

Bonjour François Bayrou, vous êtes ancien ministre et maire de Pau. Pau, votre ville, touchée par l’hyperviolence elle aussi : un homme de 32 ans est mort, lynché par une dizaine de jeunes, qui se sont acharnés sur lui. On parle de « gamins » de quatorze-quinze ans, qu’en pense le maire et le père que vous êtes ?

D’abord cela prouve une chose, c’est que ça peut arriver n’importe où. Les villes les plus équilibrées, en sécurité, voient se développer à l’intérieur des pratiques et des dérives. Et des dérives d’autant plus inquiétantes qu’elles sont le fait d’adolescents. Tout le monde sait bien – on en a des exemples multiples – que dans la société française aujourd’hui l’adolescence se trouve sans repères pour une partie d’entre elle. Les repères qui étaient traditionnellement transmis par la famille, par les pères de famille – pour les adolescents cela compte beaucoup – par l’école, et simplement par la communauté où l’on vivait, le village, le quartier, les associations sportives… pour une partie de ceux qui ont ces âges-là ces repères sont en train d’être effacés. Ils sont remplacés – c’est le cas dans cet événement – par une culture de la violence. Alors que s’est-il passé ? C’est très simple en apparence, bien qu’on ne connaisse pas les tenants et les aboutissants. Il s’est passé qu’une bande de très jeunes adolescents, de environ quinze ans – peut-être certains plus jeunes, les témoignages n’ont pas été encore concluants sur certains points – a lynché un homme de trente-deux ans. Etait-il ou non avec des affaires de stupéfiants, car tous ces évènements, on va y revenir peut-être, sont sur fond de trafics de drogue. Il y a deux jeunes en garde à vue, qui ont été déférés ce matin très tôt.

 

On parle d’agresseurs d’origine Tchétchène, vous le confirmez ?  

C’est ce qu’on dit les enquêteurs à Pau, et l’on sent bien des bandes qui se constituent avec des origines différentes, ça crée une espèce d’enfermement.

 

L’auteur de l’attaque au couteau à Paris était aussi Tchétchène. A Pau, depuis plusieurs mois, on dit que la police signalait que des jeunes d’origine Tchétchène devenaient incontrôlables et violents. Y a t-il vraiment un problème d’origine Tchétchène à Pau ? 

Ca n’est pas un phénomène de Pau comme vous le dites, c’est un phénomène qui se déroule dans toute la France, on a le sentiment que certaines communautés ont une culture de la violence beaucoup plus importante et il revient aux pouvoirs publics de mettre en place les moyens pour que la loi et le respect des principes soient établis. C’est la raison pour laquelle j’ai demandé et obtenu il y a plusieurs mois que soit créée à Pau une unité de Police de Sécurité du Quotidien.

 

Combien d’hommes allez-vous avoir et dans combien de temps ? 

Entre dix et quinze avait dit l’Etat. Le ministre de l’intérieur a dit qu’ils seront dix au premier septembre. Ce qui va être très utile, c’est que cette nouvelle pratique de Police de Sécurité du Quotidien sera en présence continue sur le quartier, qui est un quartier par ailleurs calme, mais l’on voyait se développer ces dérives souterrainement. C’est un quartier, comme vos confrères qui sont venus voir l’on écrit, qui est presque de centre-ville, extrêmement calme et vert.

 

Mais les policiers qui témoignent disent aussi qu’ils sont démunis, est-ce que vous avez l’impression de ne pas réussir à contenir cette violence, justement ? 

Je ne crois pas. En tout cas moi je sais que la responsabilité des pouvoirs publics est au contraire d’établir ou de rétablir cet ordre. Mais ce qui va être très utile, c’est que grâce à l’établissement de la Police de Sécurité du Quotidien, nous avons pu mettre en place une coopération extrêmement permanente, de chaque instant, entre la Police Municipale que nous avons créée, qui a aussi des brigades de nuit, des brigades d’intervention, et la Police Nationale. Et ils sont en contact radio permanent.

 

Ils l’étaient déjà vendredi dernier ?

Ils l’étaient, mais ça s’est passé dans un square, devant des mères de famille et des adolescents exactement aux portes de la caserne des pompiers. S’il y avait un endroit qui aurait été défini comme calme et rassurant, ce lieu-là l’était, mais la rixe, l’affrontement, le déchaînement de violence se sont produits là.

 

Vous évoquiez la jeunesse des agresseurs, effectivement ils sont de plus en plus jeunes : vous avez été Ministre de la Justice, que peut-on concrètement faire contre cette hyperviolence des jeunes, faut-il adapter l’ordonnance qui date de 1945 à cette jeunesse de plus en plus violente ?

Les adaptations de l’ordonnance, comme vous le savez, se multiplient depuis cinquante ans… je pense qu’il faut simplement une réactivité plus grande. Ce qui est très choquant pour moi, en tout cas l’une des choses essentielles c’est que pour ces âges-là, lorsque la sanction se fait attendre pendant des mois, c’est comme si elle n’existait pas. On est dans l’adolescence, culture de l’immédiat. Il faut donc une action qui permette d’intervenir tout de suite et de sanctionner très vite et le plus tôt possible notamment par les travaux d’interêt général – nous en avons créé 120 à Pau – mais vous voyez bien qu’on a là un type de réponse qui exige une compréhension immédiate de la part des jeunes de la sanction qui répond à leur manquement.

 

Ce fait divers à Pau rejoint deux autres affaires : à Marseille, des policiers qui ont été mis en joue par des hommes armés de kalachnikovs et cagoulés, à Grenoble des CRS qui ont été agressés… Emmanuel Macron a annoncé hier ses mesures pour les quartiers, son action. La droite fustige le manque de mesures sécuritaires, la gauche dénonce l’abandon du plan Borloo. Vous étiez à L’Elysée, vous le centriste et l’élu local avez-vous été convaincu par ce qu’a annoncé Emmanuel Macron ? 

Disons au passage juste comme une remarque que toutes ces affaires sont toutes sur fond de trafic de drogue. Et que donc ce que Emmanuel Macron a annoncé hier : un plan de lutte contre les trafics de drogue, renforcé au mois de juillet et pas d’indulgence pour le trafic de drogue, parce qu’en effet c’est une mécanique qui ne finira pas, je pense que c’est juste.

 

Vous pensez que les moyens pour faire les choses sont donnés ?

Oui, je pense qu’il y a beaucoup de moyens mais qu’ils ne sont pas utilisés comme il faudrait. Alors revenons à ce qu’Emmanuel Macron a dit hier, au fond il y a dans son intervention deux intuitions extrêmement justes et extrêmement fortes pour moi : la première est qu’il ne serait pas fondé de faire un plan pour les banlieues comme territoires différents de la République, pour le monde rural comme un territoire différent de la République, pour les petites villes moyennes qui se sentent abandonnées, c’est tout le territoire français et tous les français qui doivent être pris en charge par cette volonté ou cette politique d’équilibre et de justice entre les territoires. Les mêmes droits et devoirs pour tous, la même loi pour tous et les mêmes chances pour tous. La deuxième intuition : c’est que ça ne se fera pas d’en haut, par une décision de l’Etat au sommet, mais par la volonté, l’action, la détermination et l’inventivité de ceux qui sont sur le terrain en charge des habitants, des associations, des élus. C’est comme ça qu’on va mettre en place le nouvel équilibre que le territoire réclame.

 

Avant d’en venir à vos relations actuelles avec le Président de la République, j’aimerais vous entendre d’un mot sur cette affaire Business France : hier, la ministre du travail Muriel Pénicaud a été entendue en tant que témoin assisté en pôle financier. Vous avez été remercié pour moins que ça… 

Je ne veux pas commenter, je n’ai aucun élément. Je ne sais pas ce qui s’est passé.

 

Vous avez l’impression qu’il y a deux poids de mesure ?

La décision que j’ai prise il y a un an, je l’ai prise parce que j’avais le sentiment d’un tel déchaînement, d’une telle injustice,  que ça rendait le travail du Garde des Sceaux impossible. Quant à l’affaire de Muriel Pénicaud, je n’ai absolument aucun élément.

 

Il y a un an vous étiez Ministre de la Justice, la star du gouvernement d’Emmanuel Macron, quelles sont vos relations aujourd’hui ? 

Elles sont très proches, très confiantes, très amicales, et sur le fond, ce ne sont pas des relations de politique à politique qui vont simplement chercher d’avantages, ce n’est absolument pas cela. J’essaie de partager avec lui ce que je crois plus important pour l’avenir du pays. C’est quelqu’un qui ne ressemble pas aux autres responsables politiques. Il est plus libre, il est capable d’affronter les habitudes pour les refuser, et pour ouvrir des chemins nouveaux.

 

Est-ce que vous, le Centriste, vous jugez qu’il est un Président de droite ? 

Il n’est pas partisan, je puis attester que ce n’est pas un Président partisan. Il n’est pas d’un camp contre un autre camp.

 

Mais vous appeliez un Président juste, avec qui le trouvez-vous injuste ? 

Il faut s’arrêter une seconde car ce sont des sujets très importants : La fonction présidentielle en France est la fonction centrale. La France est une pyramide qui politiquement repose sur le Président de la République et sur son élection. La fonction présidentielle exige que le président ait le sens de modernité, qu’il entraîne son pays pour relever les défis du temps, et en même temps qu’il incarne personnellement la vertu que les français attendent de celui qui a leur destin en main, c’est-à-dire le sens de la justice. Je pense qu’il est comme cela profondément. Mais les décisions successives qui sont prises parfois donnent l’impression d’être – on va dire – trop « économistes » alors que le sens profond de la société c’est de faire vivre les gens ensemble, et c’est ce qu’Emmanuel Macron a dit hier. Un pays qui s’est disloqué pendant de très longues années, et évidemment les fractures, les fêlures sont là. Ce pays-là a besoin comme responsable de quelqu’un qui le rassemble et le réconcilie. Et cette œuvre de rassemblement est la fonction probablement la plus importante qu’un Président de la République doive exercer. Il représente la France à l’étranger, et cependant il faut qu’il soit l’homme qui rassemble son pays.

 

Tous les matins je pose une question récurrente, la question « Off, mais devant les caméras ». Emmanuel Macron, avec ce qu’il s’est passé, est-ce qu’il vous arrive d’avoir regretté, de regretter de l’avoir soutenu ?

Non, jamais.

 

Vous n’avez pas regretté son manque de gratitude par moments ?

En aucune manière il n’y a entre lui et moi, entre responsables politiques, ce type de gratitude d’être je ne sais quoi. Je pense que nous avons fait, il a fait et nous avons fait ensemble quelque chose qui était totalement inattendu en France et que tous les pays du monde ont regardé comme une nouvelle ère qui s’ouvrait pour la France et pour eux, donc je n’ai jamais regretté, vraiment, si vous pouvez entendre l’accent de sincérité dans ma voix, je ne regrette pas une seule seconde le choix que nous avons pu faire et le changement que nous avons ainsi offert au pays.

 

Merci beaucoup François Bayrou. 

Voir l’article sur le site national.

Romain Désiré dit Gosset

Président du Mouvement Démocrate de la Manche

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