Bonjour François Bayrou.

Bonjour.

Merci beaucoup ce matin d’être sur RTL. Aux États-Unis, les Démocrates espéraient battre Donald Trump. Ils ont certes gagné la Chambre des représentants mais la réalité c’est aussi que Trump n’a pas perdu aux élections de Midterms. C’est une bonne ou une mauvaise nouvelle pour l’Europe ?

C’est un défi pour l’Europe. C’est une meilleure nouvelle que si évidemment le président des États-Unis avait la majorité au Congrès dans son ensemble – au Sénat et à la Chambre des représentants. D’une certaine manière, il va y avoir là un début de rééquilibrage. Mais vous avez parfaitement raison de dire que le résultat, c’est exactement celui qui était acquis depuis deux ans : une Amérique coupée en deux, dans laquelle Trump et sa politique n’ont pas reculé. Trump et sa politique au contraire, ont maintenu leur position. Ce qui fait que pour l’Europe, c’est un défi très important. La seule question qui se pose, c’est que nous voyons se développer une politique qui est ouvertement dans l’égoïsme de l’intérêt purement national que Trump l’imagine, sans se préoccuper du reste du monde, et au contraire, en biffant d’un trait de plume, un certain nombre d’engagements, qui étaient essentiels pour l’équilibre du monde. Et en face de cela, la seule question c’est : est-ce que l’Europe veut faire quelque chose ou bien, est-ce qu’elle accepte au contraire de devenir servile ?

C’est un défi en effet. Il y a justement un historien du journal Le Monde qui soulignait le parallélisme entre le rôle ou la place des États-Unis sur la scène internationale aujourd’hui et ce qu’elle était dans l’entre-deux-guerres quand il y n’y a pas eu de participation des États-Unis à la SDN, l’ex ONU, pas de réaction à l’émergence des dictatures, un repli protectionniste, refus des migrants, c’était déjà cela dans l’entre deux guerres et ça a été catastrophique pour l’ordre mondial avec les conséquences qu’on sait. Est-ce que c’est dangereux pour aussi pour nous –  européens – ce retrait des États-Unis ?

Cela n’est pas seulement dangereux, c’est le signe de notre soumission aux États-Unis. Vous savez ce qui s’est passé il y a quelques semaines Donald Trump a décidé tout seul, unilatéralement, de sortit des accords sur l’Iran et d’imposer des sanctions à l’Iran. Que s’est-il passé ? Les entreprises américaines ont suivi, c’est assez normal. Mais ce qui s’est passé de plus inquiétant, c’est que les plus grandes entreprises européennes, dont les gouvernements n’avaient pas pris cette décision, bien au contraire…  Peugeot, Total, Bouygues, on peut en trouver d’autres – ont été obligées de replier leurs valises, faire leurs valises et de quitter l’Iran en dépit des investissements très importants qu’elles y avaient fait. C’est une soumission imposée et donc c’est une soumission acceptée ; et les emplois, tout ce que nous aurions pu acquérir dans une décision qui avait été librement prise par les gouvernements européens et par les directions de ces entreprises, tout cela a été balayé d’un trait de plume. Si l’on ne se rend pas compte que cette question – soumission ou indépendance, soumission ou souveraineté – c’est la vraie question historique du moment que nous sommes en train de vivre et cela dépend uniquement de nous. La seule question est de savoir que nous baissons les bras ou est-ce que, au contraire, nous affirmons être une puissance indépendante capable de décider pour elle-même face à ce défi – qui n’est qu’une part des défis de la planète. Il y en a beaucoup d’autres : la Chine, la Russie, etc.

Mais dans ce contexte, François Bayrou, l’Europe est fracturée. Cela nous renvoie à la comparaison tentée par le Président aujourd’hui entre la situation du moment et l’entre-deux guerres. Contrairement à ce que j’ai dit hier, il n’a pas comparé Orban à Hitler mais il maintient ce duel entre progressistes et nationalistes, c’est une forme de chantage – dans le fond – entre : « voilà vous avez le camp du bien et le camp du mal ». Ce simplisme-là, est-ce qu’il est pertinent ? 

En rien. Il y a eu un moment de l’Histoire, précisément dans les années 30, ce n’était pas une forme de chantage, où les démocraties, les pays libres, étaient devant une question simple : est-ce que l’on construit une capacité de défense face aux menaces du monde ou pas ?

Alors les menaces ont changé, on n’est pas sous le feu des canons – pour l’instant – mais la soumission dans laquelle les États européens, les pays européens, acceptent de se placer est aussi dangereuse, destructrice – en tout cas pour notre économie et notre fierté – qu’elle peut l’être, et donc ce n’est pas une forme de chantage.

Mais le clip du gouvernement qui appelle les Français à voter aux européennes et qui affiche Salvini et Orban comme des repoussoirs, vous l’avez vu. Est-ce que vous le trouvez très fin ? 

Non, je ne trouve pas que ce soit un clip très fin, je ne trouve pas qu’il faille mélanger les prises de positions politiques et puis la communication gouvernementale dont le but devrait être de faire que les citoyens s’engagent et se fasse inscrire sur les listes électorales. Présenter une position politique comme une communication de l’État ne me parait pas très fin.

C’est une position politique, d’ailleurs Marine Le Pen a dit que c’était un signe de panique du pouvoir face – évidemment – à un résultat qu’elle attend triomphal. 

Oublions les mots qui ne sont pas adaptés.

Panique n’est pas adaptée, et Emmanuel Macron n’est pas… Vous lui parlez tous les jours – vous l’aviez dit au Grand Jury d’ailleurs – il n’est pas dans un état d’esprit de panique ? 

Mais vous l’avez vu, je crois que ce qu’il a dit hier, et fait hier, – je trouve d’ailleurs au passage qu’il a fait hier une très bonne interview – c’est à la double hauteur – à mon sens c’est comme cela que je l’ai senti – que l’heure exige. Premièrement, une hauteur historique : on est en train de fêter le centième anniversaire d’un événement qui a marqué la fin d’un des périodes les plus terribles que notre Histoire nous ait offerte, nous ait imposée, avec des millions de morts de chez nous. Premièrement.

Et, deuxièmement, il est dans une rencontre avec les Français directe, j’ai dit à hauteur d’homme.

Hier, il y a une étudiante qui lui a dit dans un bain de foule qu’il a pris le temps de faire, une étudiante qui lui disait : « On a peur ». Et lui, il répond : « Il ne faut pas vivre dans la peur ». Il répond par une injonction. C’est comme quand il dit aux Français « Ne vous plaignez pas » ou alors « Il y a des passions tristes » ou « Il faut traverser la rue ». Mais les gens ne font pas exprès d’avoir peur. Est-ce qu’il n’y a pas un manque de compréhension ?

Je ne crois pas du tout. Je crois exactement le contraire. Exactement le contraire. Et tous les contacts directs qui sont les siens – c’est pour cela, je trouve que c’est bien d’être sorti de l’Élysée pour aller rencontrer les Français dans un moment particulièrement solennel, particulièrement précieux historiquement. Mais tous ceux qui le rencontrent directement voient bien que ce n’est pas du tout la caricature qu’on en fait ou qu’on laisse faire, parce qu’il y a toujours des choses de cet ordre.

« Donnons-lui le temps, c’est si facile de détruire ». Qui a dit cela ? C’est vous ?

Nicolas Sarkozy.

Et ça aurait pu être vous.

Ça aurait pu être moi, mais moi je ne pense pas qu’il faille retarder, comment dirais-je, l’idée d’un résultat. Je pense que le résultat, il est en train de se produire sous nos yeux.

Ah, ben, les Français ne le vivent pas comme ça.

Pas le résultat en pouvoir d’achat, par exemple. Comme on dit encore. Le pouvoir d’achat, ça viendra le jour où l’économie française ira mieux.

Donc, il faut que les Français attendent ?

Mais c’est pas qu’ils attendent ! C’est que nous devons…

Et qu’ils subissent ?

Non, pas du tout ! Parce qu’il n’y a pas l’État d’un côté et les Français de l’autre. Il n’y a pas une manne qui viendrait du sommet et qui serait répartie ainsi sur tous les foyers, toutes les personnes. C’est pas du tout comme ça que ça se passe. Et quand on pense ça, on pense au contraire – c’est exactement la faiblesse française, qui croit que c’est du sommet que viennent les choses – la vérité, c’est que nous avons, tous ensemble…

Mais il y a des décisions qui viennent du sommet. La hausse qui a été votée dans le budget, encore en janvier 2019, pour l’essence et le carburant, pardonnez-moi, François Bayrou, on n’est pas dans le concept. Il y a des décisions qui sont prises et que le Président est obligé de corriger, d’ailleurs. Ce sont des mauvaises décisions quand on les corrige.

Donc il le corrige, et donc c’est très bien. On va s’arrêter une seconde à cette affaire. Cette affaire du prix du carburant, elle a pris naissance en 2007. Il y a avait une élection présidentielle, et vous vous souviendrez que Nicolas Hulot a invité, convoqué – je ne sais pas ce qu’il faut dire – tous les candidats à l’élection présidentielle – j’en étais – pour dire « On est en train de courir à l’abîme, en multipliant, en faisant en sorte que la consommation de pétrole ne baisse pas. Il faut qu’on prenne tous un engagement », et dire « Nous allons augmenter régulièrement le prix du pétrole pour que notre consommation soit raisonnable ». Deuxièmement,

Mais on l’a raconté, ça, déjà, sur RTL.

Vous l’avez raconté, peut-être, mais moi pas, alors je le raconte ici.

C’est la trajectoire qui est différente.

2010, Nicolas Sarkozy, 2009-2010, Nicolas Sarkozy a décidé de mettre en place cette augmentation progressive.  Et ça a été confirmé par tous les gouvernements successifs en 2015, pour une raison profonde qui est que tout le monde s’accorde à dire que la consommation d’énergie fossile est pour l’humanité un danger et un risque. Est-ce qu’on fait face…

François Bayrou, il nous reste quelques secondes. Votre point d’arrivée, c’est quoi ?

Est-ce qu’on fait face ou pas ? Mon point d’arrivée, c’est que lorsque quelque chose est raisonnable et décidé par tout le monde, on peut l’atténuer, on peut le compenser, mais il serait déraisonnable de changer continuellement de ligne politique.

On ne bouge pas. Il a raison de maintenir. L’appel du 17 novembre, vous partagez la défiance du Président à l’égard de ce mouvement citoyen ? Il a dit hier qu’il était méfiant. Ou vous soutenez les Français dans leur colère ?

Je suis très méfiant lorsqu’on voit s’additionner des contestations ou des provocations qui sont sans lien entre elles. Et donc, de ce point de vue-là, je sais très bien à quel point, et souvent à juste titre, si nous ne changeons pas nos habitudes, en effet les foyers sont impactés par l’augmentation du prix du carburant, pour les voitures et pour le chauffage. De ce point de vue-là, cette émotion est une émotion qu’on doit comprendre et sur laquelle on doit réfléchir, vous voyez, par exemple, le changement des habitudes, et l’organisation des transports, elle mérite en effet qu’on change les habitudes. Et si vous voulez, je vous invite à Pau pour voir le premier transport en commun à hydrogène du monde qui va être mis en place à partir du mois de septembre.

Voilà, message subliminal, les collectivités locales doivent prendre leur part. Yves Calvi, vous êtes invité aussi, François Lenglet, on est tous invités à Pau.

Yves Calvi : En plus, François Bayrou nous a expliqué avant le début de cette interview qu’il y a un magnifique aéroport à Pau, ce que je ne savais pas. Merci à tous les deux.

 

Voir l’article sur le site du mouvement national.